CHAPITRE TROISIÈME
siblement stationnaire à la cote de 375 mètres au-dessus du niveau de la mer.
En môme temps que le niveau des eaux du lac s’est abaissé, le plafond s’est aussi relevé, ou, pour mieux dire, le creux du lac s’est comblé. Il n’en saurait d’ailleurs ôtre autrement; et ce comblement est un phénomène très lent sans doute, mais continu depuis la fin de l’époque glaciaire, et que rien ne saurait arrêter. Tous les cours d’eau qui se jettent dans le Léman y apportent, en effet, des masses plus ou moins considérables de graviers et de matières terreuses. Les limons se déposent au fond; l’eau trouble se purifie rapidement, et celle qui sort du lac est d’une limpidité admirable, presque absolue. Tous les touristes connaissent ce magnifique déversoir d’émeraude liquide d’une merveilleuse transparence qui s’échappe à Genève et qui marque la fin du lac et le commencement du Rhône.
Le Léman est, en somme, un immense bassin de décantation. Les vingt ou trente rivières qui l’alimentent y apportent les produits de l’érosion de leurs vallées. A lui seul, le Rhône est un agent de colmatage et un « remblayeur » plus puissant et plus actif que tous les autres cours d’eau réunis qui se jettent dans le Léman. Il suffit d’ailleurs de jeter les yeux sur une carte du Valais, pour reconnaître à première vue qu’il a d’abord comblé l’ancien lac qui existait de Sion à Marligny; puis il a rempli de ses dépôts la gorge de Marligny à Saint-Maurice. A partir de la cluse de Saint-Maurice, il a enfin colmaté le large estuaire qui lui ouvrait l’entrée du Léman, et il continue tous les jours ce grand travail d’atterrissement. C’est à Saint-Maurice que commence aujourd’hui la plaine d’alluvions; c’était là que se trouvait autrefois l’ancienne rive du lac. Toute la plaine, de près de 90 kilomètres carrés qui s’étend de Saint-Maurice à Villeneuve et au Bou-
LE LÉMAN
veret, était recouverte par les eaux. Peu à peu le Rhône l'a enrichie de ses alluvions. Grain de sable à grain de sable, il a remblayé toute la partie orientale du lac sur une profondeur qu’il est difficile d’apprécier. Le village de Port-Valais, qui est aujourd’hui dans les terres, était autrefois, ainsi que son nom l’indique, sur la berge même du fleuve et du lac. C’était le port d’embarquement du Valais, Porius Vallensis; et il occupait la position correspondante au Bouveret moderne. La petite colline calcaire de Saint-Triphon, aujourd’hui entourée de prairies, émergeait au milieu du lac, véritable îlot dans le grand lit du Rhône, entouré de tous côtés par les eaux des premiers âges historiques.
Il est impossible, en l’état, de se rendre compte, même approximativement, du nombre de siècles que le fleuve a dû employer pour opérer cette transformation. Le principal élément qu’il faudrait connaître serait le volume même de celte alluvion, qui n’a jamais été mesuré et qui nécessiterait de très nombreux sondages. Il est plus facile d’apprécier les empiétements progressifs du delta du Rhône sur le lac, de mesurer le taux de son avancement, et, par suite/d’évaluer le temps nécessaire au fleuve pour transformer la cuvette entière du lac en une plaine d’alluvions, comme il a déjà fait de toute la partie supérieure comprise entre Villeneuve et Saint-Maurice.
De nombreux observateurs ont essayé de jauger soit le débit total annuel du Rhône, soit son débit moyen pendant la période de l’été où ses eaux sont troubles, et ont mesuré ensuite la quantité de matières terreuses contenue dans un mètre cube de cette eau. Ces déterminations sont, en fait, des opérations fort délicates et sujettes à d’assez grandes chances d’erreur. Mais il semble résulter cependant d’un assez grand nombre d’observations faites avec le plus grand soin qu’on peut évaluer à 2,500 mètres cubes environ le volume de limon transporté par le fleuve dans un jour pendant les trois mois de l’été. Des observations assez précises ont permis d’évaluer en nombres ronds à 250,000 ou 300,000 mètres cubes environ de terres et de limon l’apport du Rhône pendant toute l’année.