‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 38 sur 209 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Le volume charrié par tous les autres affluents du lac et celui correspondant aux éboulements et à toutes les érosions accidentelles peuvent augmenter cet apport au moins d’un dixième.

Le creux du lac reçoit donc annuellement un dépôt de 330,000 à 340,000 mètres de matières limoneuses. Les eaux sortant absolument décantées à Genève, le comblement est donc inévitable; et le calcul le plus simple permet de vérifier qu’il sera terminé d’une manière complète dans deux cent mille ans à peu près.

Mais, bien avant cette époque, l’aspect du lac aura changé. Et tout d’abord, ainsi que nous l’avons dit, la saillie du delta de la Dranse s’accentuera. La côte savoyarde s’avancera de plus en plus vers le Nord à la rencontre de la côte suisse; celle-ci, de son côté, gagnera vers le Sud. D’autre part, l’étroit défilé du petit lac se rétrécira encore. Le lac se fractionnera donc en plusieurs bassins. La partie située entre Vevey et la Meillerie sera la première comblée. Avant de disparaître tout à fait, le grand lac présentera donc une succession de petits réservoirs distincts communiquant entre eux par des goulets ou des canaux plus ou moins larges et bordés de riches plaines d’alluvions, que fertiliseront et arroseront les eaux du Rhône communiquant de l’un à l’autre de tous ces bassins. La situation sera, en quelque sorte, comparable à celle de la délicieuse petite plaine qui sépare les lacs de Thun et de Brienz, sur une étendue de 3 à 4 kilomètres, et qu’on appelle le « Bœdeli ». On sait que ces deux lacs, les plus pittoresques peut-être de l’Oberland, n’en faisaient autrefois qu’un, traversé d’un bout à l’autre par les eaux de l’Aar. Les alluvions de deux rivières latérales, le Lûtschine et le Lombach, ont déterminé, au mileu du grand lac, deux deltas qui se sont avancés progressivement, ont fini par se rencontrer et ont provoqué ainsi la formation d’un isthme formé par les alluvions venues du Sud par la vallée de Lauterbrunnen, du Nord par celle de Hackeren, et au milieu de laquelle serpente l’Aar en baignant les prairies, célèbres aujourd’hui dans le monde des touristes, d’Unterseen et d’Interlaken.

Tel sera le lac de Genève dans quelques centaines de siècles.

LE LÉMAN

Le grand travail d’atterrissement continuera ensuite sans relâche.

Les derniers bas-fonds se combleront. Le lac disparaîtra en entier; et, de môme que la vallée supérieure de Sion à Martigny a été comblée, que la gorge de Martigny à Saint-Maurice a été ensuite recouverte par les dépôts du Rhône, que la corne orientale du Léman entre Saint-Maurice et Villeneuve a été transformée, à une époque relativement récente, en une plaine d’alluvions, le lac entier finira par être rempli par des dépôts de même nature et de même origine; et il ne restera plus de la magnifique nappe d’eau que nous admirons aujourd’hui qu’une grande plaine horizontale, traversée, dans toute sa longueur, par les eaux du fleuve et sillonnée transversalement par celles de ses affluents latéraux.

L’homme, qui a vu un immense manteau de glace recouvrir le bas-fond du Léman sur mille mètres de hauteur, qui a pu, à la sortie de l’époque glaciaire, naviguer sur les eaux du lac, alors que son niveau s’élevait à trente mètres plus haut que le niveau actuel; qui ai remonté, pendant plusieurs siècles, avec ses embarcations jusqu’à la cluse de Saint-Maurice, au pied même des deux contreforts de la Dent du Midi et de la Dent de Mordes, verra donc la grande nappe du Léman se diviser successivement en plusieurs bassins séparés par des isthmes, assistera à la diminution progressive de ces bassins, à leur comblement définitif, et pourra enfin prendre pied sur le lac remblayé et faire de cette petite mer, désormais comblée par les alluvions, admirablement arrosée par les eaux du Rhône, la plus va&te et la plus fertile plaine de la région des Alpes.

De tous les lacs de l’Europe centrale, le Léman est certaine ment le plus connu. Grâce à la rapidité et à la facilité des moyens de transport, il est presque à la porte de Lyon, à quelques heures

Page 1