CHAPITRE TROISIÈME
seulement de Paris et de Marseille. Le caractère cosmopolite de la ville de Genève, dont la banlieue fait presque partie de notre territoire, le voisinage de Femey et tous les souvenirs qui s’y rattachent, l’annexion de la Savoie qui a donné à la France toute la côte méridioiiale du Léman, en ont fait presque un lac français. Il n’a certes ni le charme séduisant des lacs de l’Oberland bernois, ni la sombre majesté du lac des Quatre-Cantons, ni la grâce exquise et tout ilalienne du lac Majeur et du lac de Côme. A vrai dire, si l’on en retranchait la partie profonde qui s’étend de Vevey à Villeneuve et du Bouveret à la Meillerie, où la nature alpestre commence à se montrer dans sa sévère grandeur, ce ne serait qu’une immense pièce d’eau sans caractère, un simple épanouissement du Rhône à peine digne de fixer l’attention de l’artiste et du voyageur, que bien d’autres merveilles attirent dans la région des Alpes et dans les plaines de la Lombardie. Mais c’est le point de passage et le séjour obligé, au moins pendant quelques heures, de tous les touristes qui visitent la Suisse, la Savoie et l’Italie.
Le Léman était très connu des anciens. Les nombreux vestiges romains que l’on retrouve sur tout le pourtour du lac, principalement sur la rive vaudoise et dans la partie profonde abritée par les petites collines du Jorat contre la bise glacée du Nord, semblent indiquer qu’il existait entre Lausanne et le Bouveret, aux premiers siècles de notre ère, ainsi que de nos jours, des groupes d’habitations de plaisance, comme celles qui peuplaient l’ancienne Provence, la baie de Naples et les rives de ces incomparables lacs de l’Italie septentrionale, qui semblent avoir été créés par la nature pour être le séjour privilégié des heureux de ce monde. Depuis près de vingt siècles, la côte vaudoise n’a cessé d’être, comme celle de la Provence, un pays de villégiature hivernale.
Le lac portait déjà depuis longtemps son nom de Léman. C’était le lacus Lemannus ou Lemenna. Les principaux géographes et les historiens latins, Pomponius Mêla, Pline, Lucain, César, Ammien Marcellin, lui donnaient le premier de ces deux
LE LÉMAN
noms, lacus Lemannus . Le second vocable était principalement employé par les géographes grecs, Strabon, Ptolémée, Dion Cassius.
11 est assez difficile d’ailleurs de retrouver la racine, l’origine ou la signification de ce nom de « Léman » qui a été conservé jusqu’à nous.
D’après le témoignage de Festus Avienus, l’ancien nom grec du lac aurait été Action, dont l’étymologie nous échappe aussi. Tout ce que l’on sait, c’est que ce nom d’Accion a désigné pendant longtemps le Jupiter helvétique du pays de Genève.
Les itinéraires classiques mentionnent le lac sous lo nom de la principale ville située à égale distance de ses deux extrémités, en face de la plus grande largeur du lac. Cette ville était Lausanne; et le lac s’appelait le « lac de Lausanne », lacus Lausonius ou Lausonensis (1). Cette désignation était parfaitement logique et aurait pu sans inconvénient être maintenue. Lausanne est, en effet, le vrai centre du lac. C’est la seconde ville après Genève; et môme, pendant un certain temps, son importance paraît avoir été prédominante. Un petit ruisseau, le Flon, dont l’ancien nom celtique Laus ou Lauso doit avoir servi à désigner la bourgade primitive, probablement située sur les bords mêmes du lac, sépare encore aujourd’hui les différents quartiers de la ville moderne.
Marius d’Avenches, évêque, prince du saint-empire, et ses chanoines avaient établi leur résidence sur les hauteurs de la vieille cité, où tout respirait une atmosphère sacerdotale et était soumis au droit canonique. C’était la ville épiscopale. Par opposition, les nobles occupèrent en face la colline du Bourg; ce fut la ville aristocratique, impériale et séculière dont les privilèges étaient appuyés sur le droit germanique. Les quartiers inférieurs de Saint-Laurent et du Port de la Palude constituaient enfin la ville bourgeoise, active et laborieuse, dont les institutions offrirent pendant longtemps les traces du régime municipal des villes romaines.
(1) Voir /fin. Anton ., 348. — Tab. Peut. Segm., I, B, i.