‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 47 sur 209 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

disait Byron. Nulle part, en effet, les eaux ne sont plus limpides, plus azurées, plus rapides. Ce fleuve d’émeraude liquide roule ses vagues bleues et vertes, toutes frissonnantes d’écume, au travers de la ville, alimente ses machines, fait mouvoir les grandes roues pendantes de ses usines adossées à des collines de verdure, et s’échappe enfin en ondulant dans les prairies de Plain-Palais, à l’extrémité desquelles il reçoit les eaux grises de l’Arve, l’un des plus redoutables torrents des Alpes.

L’Arve descend en droite ligne du Mont-Blanc. Comme débit, il vaut le Rhône. Lin peu inférieur en temps de basses eaux, il prend le dessus au moment de la fonte des neiges; et, tandis que le volume du Rhône ne s’élève jamais à plus de 600 mètres cubes, celui de l’Arve atteint, dépasse môme 700 mètres. Cet apport considérable arrive par à-coups souvent terribles. Alors que le Léman fonctionne comme un grand réservoir régulateur et peut emmagasiner, pendant un certain temps, l’excès des eaux de fusion de tous les glaciers du Valais qui gonflent le Rhône supérieur, aucun bassin lacustre n’arrête ni ne modère les impétueuses débâcles de l’Arve. Bien au contraire. Des digues latérales, construites par le gouvernement sarde, pour protéger les campagnes riveraines, encaissent le torrent et, comme celles de tous les affluents du Rhône valaisan, précipitent en quelques heures l’inondation dans le bas de la vallée. La belle veine du Rhône, d’un bleu si doux à la sortie de Genève, en est pour toujours souillée; et le fleuve, roulant avec lui les boues glaciaires du Mont-Blanc, a désormais perdu sa transparence et sa pureté.

C’est en serpentant à travers une série de gorges mamelonnées que le Rhône s’avance vers la France. Le lit se creuse de plus en plus; les flancs très rapprochés des deux rives plongent souvent presque à pic. Le fleuve est une véritable ligne de défense qui sépare l’ancienne Savoie de la France, qui séparait autrefois deux pays bien plus distincts encore, l’Allobrogie ou la Province romaine et la Gaule indépendante.

DE GENÈVE A LYON

La vallée du Rhône, depuis le Gothard jusqu’à la mer, présente une succession d’épanouissements ou de petites plaines, anciens bassins lacustres précédés et suivis de défilés plus ou moins longs et étroits.

Ces défilés, véritables étranglements qui ferment de distance en distance la vallée, peuvent être comparés aux bajoyers de portes gigantesques, et portent le nom caractéristique de « cluses » ( clusa , cludo, fermé).

Nous avons décrit déjà dans un chapitre précédent cinq de ces cluses du Rhône alpestre. La disposition est partout la môme. Les falaises latérales sont à peu près verticales; le plafond forme une série de seuils qui séparent les anciens lacs morainiques, étagés depuis le glacier supérieur de la Furka jusqu’au Léman, où le fleuve vient s’épanouir. Après le lac, la vallée se resserre de nouveau, et c’est par une nouvelle cluse que le Rhône pénètre en France. Deux énormes massifs* l’un appartenant aux Alpes de Savoie et appelé la montagne de Vuache ou de Chaumont, l’autre le Grand Credo, dernier promontoire de la chaîne du Jura, semblent lui barrer le passage. Le fleuve est obligé de cisailler pour ainsi dire cette barrière. Il s’enfonce dans la vallée, creuse son lit, entaille la roche; et ses eaux vertes et transparentes roulent avec fracas dans un ravin profond entre les talus presque à pic des deux montagnes affouillées.

Avant l’annexion de la Savoie à la France, cette gorge resserrée était un point stratégique de premier ordre. Deux petits forts la commandent encore aujourd’hui, bâtis tous deux sur les escarpements du Credo. Le plus bas, traversé par la route de terre de Lyon à Genève, n’est qu’à une centaine de mètres au-dessus du fleuve. Ancienne forteresse des ducs de Savoie, rebâtie par Vauban sous Louis XIV, détruite par les Autrichiens en 1814, ce

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