‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 5 sur 209 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

droit, quitte brusquement la direction générale de l’Est à l’Ouest qu’il avait gardée depuis sa source et court en ligne droite vers le Sud. Le Rhône devient alors le prolongement de la grande rivière de la Bourgogne, qui est géographiquement son principal affluent. La Saône remplit, par rapport au Rhône, un rôle plus important encore : elle est, au point de vue du régime hydraulique, son régulateur, ou pour mieux dire, son complément indispensable. Les crues et les bas étiages du fleuve impétueux et de son paisible affluent alternent, en effet, avec une régularité presque parfaite, et les deux cours d’eau se suppléent mutuellement.

Alimenté par des torrents qui proviennent de la région supérieure des Alpes, torrent lui-même, le Rhône, présente en hiver des eaux exceptionnellement basses. Toutes les vallées latérales qui s’ouvrent sur le fleuve, tous les cirques qui dominent les gorges des Alpes Bernoises et Pennines, le grand couloir du Valais lui-même, sont alors encombrés de neiges et de glaces que le froid maintient à l'état solide et dont la fusion et l'écoulement sont presque nuis pendant plusieurs mois. Les hautes eaux commencent au printemps, les crues et les inondations ont lieu généralement en été et dans les premiers jours de l’automne.

La Saône, au contraire, qui prend sa source à une altitude moyenne, dans la région boisée et humide des Vosges, est surtout alimentée par les eaux pluviales; elle présente, par conséquent, son plus bas étiage dans la période estivale et coule à pleins bords pendant tout l'hiver, alors que le Rhône, à lui seul, serait quelquefois réduit à un mince filet d’eau.

Le Rhône et la Saône remplissent à leur tour le lit commun qu’ils occupent depuis Lyon jusqu’à la mer. Ce lit est presque encaissé, sur un parcours de près de trois cent cinquante kilomètres, entre les montagnes du Vivarais, du Gévaudan et des Cévennes et les dernières ramifications des Alpes, jusqu’au confluent de la Durance, un peu en aval d’Avignon.

A Beaucaire, la vallée s’ouvre brusquement; les collines latérales s’éloignent, s'abaissent, et le fleuve se développe dans une grande plaine d’alluvions.

LE RHONE PRIMITIF

Un peu en amont d’Arles, il se divise en deux bras; la plaine s’étend alors des deux côtés jusqu’aux limites de l’horizon. Les montagnes ont disparu ou semblent flotter dans un lointain indécis. A mesure que l’on avance vers les embouchures, le sol présente un relief de moins en moins accusé; des flaques d’eau sans écoulement, des marais à demi desséchés, des steppes sans culture s’étendent à perte de vue. C’est la région maritime. De petites dunes à peine boisées dessinent le cordon littoral. Le fleuve franchit cette barrière, qui forme la limite entre la terre et la mer, et ses eaux jaunâtres s’étalent au loin sur la nappe bleue de la Méditerranée.

Tous les fleuves ont une pente variable, mais continue, depuis leur source jusqu’à la mer. Cette déclivité du lit présente toujours la forme d’une courbe parabolique d’une régularité presque parfaite.

Le fleuve est à pentes rapides dans la partie supérieure de son cours. Tous les torrents tributaires du cours d’eau principal corrodent les gorges qui leur servent de lit, dévorent comme une plaie vive les flancs escarpés des montagnes et précipitent avec leurs eaux des fragments de roches et des éboulis de toute nature qui vont aboutir au thalweg de la vallée. Chaque été amène de nouvelles débâcles de neige; chaque pluie, chaque orage provoque de nouveaux éboulements; et tous ces matériaux descendent ainsi d’étage en étage dans le fleuve, qui les charrie à son tour, les brise, polit leurs arêtes et les transforme en galets, en graviers et en limons.

Dans la partie inférieure de son cours, au contraire, le fleuve a une pente très douce et qui diminue d’une manière progressive jusqu’à la mer. Le lit s’élargit et s’épanouit d’une manière démesurée. La profondeur se réduit de plus en plus. Les galets et les graviers broyés et roulés par le courant ont été peu à peu

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