CHAPITRE PREMIER
réduits à l’état de sable et de vase; les eaux presque dormantes n’ont plus alors la force d’èntraîner ces matières meubles et d’une extrême ténuité; elles se déposent. De là une formation plus ou moins stable d’alluvions, de bancs de sable et d’îlots sousmarins.
Ainsi, le fleuve présente deux régions distinctes. Dans la première, les eaux désagrègent et affouillent le terrain; dans la seconde, ces mêmes eaux déposent les matières provenant de l’affouillement supérieur. Le fleuve ne détruit donc que pour reconstruire. Il corrode le lit supérieur de sa vallée, ronge ses rives, sape des blocs de rochers sur les flancs des collines qu’il côtoie, les roule jusqu’à la mer et emploie ensuite tous les débris résultant de cette trituration, sur plusieurs centaines de kilomètres, à la formation de vastes dépôts et de plaines d’alluvions qui empiètent sur le domaine maritime.
Mais, entre ces deux régions extrêmes, il doit nécessairement en exister une intermédiaire où se fait le passage du déblai au remblai, de l’affouillement à l’atterrissement. Cette région moyenne est le tronc lui-même du fleuve. Le régime y est d’une allure régulière; les eaux ne sont plus torrentielles, elles ne sont pas encore stagnantes. Les galets et les graviers roulent dans le thalweg avec une vitesse décroissante, sans doute, à mesure qu’ils en descendent les pentes, mais suffisante cependant pour empêcher la formation de dépôts considérables; ils continuent leur route vers la mer et sont à chaque instant remplacés par de nouveaux apports provenant des régions supérieures, sans quoi le lit du fleuve s’approfondirait et s’élargirait indéfiniment. Il y a ainsi une sorte de compensation entre l’apport incessant des matériaux arrachés aux flancs de la vallée et leur évacuation régulière vers la mer.
En somme, les fleuves obéissent aux mêmes lois que les torrents; et leur cours est divisé en trois parties bien distinctes. C’est d’abord un bassin de réception où l’eau des pluie|s } les neiges, la fusion des glaces, l’action de tous les agents atmosphériques désagrègent le sol; c’est ensuite une sorte de goulet
LE RHONE PRIMITIF
ou de couloir qui sert à l’écoulement des eaux et des neiges fondues, et dans lequel s’effectue le broyage des blocs et des fragments de roches entraînés; c’est enfin une grande couche de dépôts qui affecte la forme d’un cône à talus plus ou moins adoucis, reposant sur la vallée, empiétant tous les jours sur elle et la recouvrant de tous les matériaux provenant de la zone supérieure.
Cette couche de dépôts, dont aucune force humaine ne peut empêcher la progression continue, s’appelle « cône de déjection » dans les torrents. Dans les fleuves, elle est beaucoup plus étendue, très aplatie, presque horizontale, affecte une forme triangulaire et porte, comme la lettre grecque A dont elle a la figure, le nom de delta .
Mais le phénomène est toujours le môme. Affouiller d’abord, charrier ensuite, atterrir enfin, telles sont les propriétés fondamentales, les trois étapes des torrents comme des fleuves et même des moindres cours d’eau. Tous obéissent aux mêmes lois et présentent, depuis leur source jusqu’à leur embouchure, trois zones très nettement définies : la première est la « zone d’érosion »; la seconde a été très heureusement appelée la « zone de compensation »; la troisième est la « zone de dépôt ».
La région montagneuse du Valais tout entière peut être considérée comme la zone d'érosion de la vallée du Rhône. La grande plaine qui s’étend de Beaucaire et même d’Avignon à Cette et à la colline de Fos en Provence, constitue la zone de dépôt.
Mais le Rhône rencontre à sa sortie du Valais le lac Léman qui rompt l'uniformité de son cours. Ce grand réservoir de quatre-vingts à cent milliards de mètres cubes est une véritable mer « Méditerranée », dans laquelle il forme tout d’abord