‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 56 sur 209 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

l’Est et du Nord, par la remonte de la Saône, sur laquelle viennent se souder des canaux qui conduisent dans les bassins de la Loire, de la Seine, de l’Escaut et du Rhin.

Bien avant même l’établissement de ces canaux, la plupart modernes, la remonte du Rhône et de la Saône était la grande voie commerciale suivie par tous les trafiquants de la Méditerranée.

Dès la plus haute antiquité, le mouvement commercial de la Gaule avait été facilité par la navigation fluviale; et l’heureux emploi de ces communications naturelles avait excité l’admiration des anciens. Au point de vue physique et géographique, la Gaule est, en effet, le pays le mieux fait qui existe peut-être au monde.

« Toute la contrée, disait déjà Strabon au premier siècle, est arrosée par des fleuves descendant des Alpes, des Cévennes, des Pyrénées, et se jetant, les uns dans l’Océan, les autres dans la Méditerranée. Ils sont pour la plupart navigables; et ce qu’il y a lieu surtout de remarquer, c’est la parfaite correspondance qui règne entre les différentes provinces de la Gaule entière, par les fleuves qui les arrosent et par les deux mers dans lesquelles ces fleuves conduisent leurs eaux, correspondance qui constitue en grande partie l’excellence de ce pays et donne à ses habitants la facilité de communiquer les uns avec les autres, de se procurer mutuellement tous les secours et d’échanger toutes les choses nécessaires à la vie. »

Dans son récit si net et si précis de ses campagnes en Gaule, César parle des anciens péages de la Saône, qui donnaient lieu à de fréquentes contestations entre les peuples riverains, les Séquanes et les Ædues; et ces conflits sont un indice de l’importance de la navigation à l’époque de la conquête.

Depuis longtemps, d’ailleurs, les trafiquants phéniciens et les marchands grecs de Marseille fréquentaient le Rhône et la Saône. La légende d'Hercule, qui attribue au demi-dieu bienfaiteur et conquérant la fondation d’un comptoir au mont Auxois (Côted’Or), sur remplacement où devait s’élever plus tard l’Alesia celtique, suppose évidemment l’existence d’un centre de population

dans la haute vallée de la Saône, au pied même des coteaux ondulés où s’étagent aujourd’hui la gracieuse petite ville et les batiments hospitaliers d’Alise-Sainte-Reine.

Deux ou trois cents ans après, les Grecs d’Ionie reprenaient, pour leur propre compte, les voyages effectués par les commerçants de Tyr; et l’on sait que la colonie grecque de Marseille fut greffée sur un ancien comptoir phénicien. A partir de ce moment, ce furent les marchands massaliotes qui donnèrent à la navigation du Rhône son plus grand développement.

Le fleuve, en effet, par sa direction du Sud au Nord, par le nombre de ses affluents à peu près navigables, était, en réalité, la route la plus sûre et la plus facile pour pénétrer au centre et au cœur de la Gaule. Les Massaliotes faisaient en grand, avec leurs innombrables petits bateaux, le commerce de l’étain de Bretagne; et de très bonne heure ils avaient préféré le chemin du Rhône au trajet maritime par le détroit de Gadès (Gibraltar), trop long et surtout encombré par la concurrence des colonies carthaginoises. Ils remontaient ainsi le courant, soit à l’aviron, soit à la voile, le plus souvent en halant leurs embarcations. Ils faisaient alors un transbordement, traversaient avec des chariots la partie centrale de la Gaule, et reprenaient ensuite le cours de la Loire, de la Seine et du Rhin, qu’ils descendaient jusqu’à leurs embouchures. Là, ils rencontraient les marines britannique et armoricaine et faisaient avec elles leurs échanges. Ils apportaient les productions variées du Levant et du bassin de la Méditerranée, de l’ivoire, des tentures, des épices, des toiles, des étoffes de laine, des objets de quincaillerie; ils recevaient en retour de l’étain des îles Cassitérides (îles Sorlingues), du cuivre, des peaux, de l’ambre jaune surtout, dont on se servait comme d’une véritable monnaie.

La topographie des rives se prêtait d’ailleurs d’une manière très favorable à l'établissement d’un centre de population suivant les besoins assez modestes de ces époques éloignées de nous d’une vingtaine de siècles.

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