CHAPITRE PREMIER
un delta lacustre et où il dépose toutes les matières meubles que lui ont livrées les torrents alpins; il s’y épure et s’en échappe à Genève complètement clarifié. C’est donc en quelque sorte un nouveau fleuve qui commence à la sortie de Genève, et qui serait tout à fait limpide s’il n’était grossi par les eaux troubles de nouveaux affluents, depuis l’Arve jusqu’à la Durance. Cette dernière surtout, dont le cours a près de quatre cents kilomètres et qui prend naissance au cœur des Alpes briançonnaises, n’est qu’un immense torrent d’eau boueuse et constitue le principal agent de formation et de développement du grand delta de la Camargue.
Tout autre était le fleuve à l’origine de notre période géologique, immédiatement après les dernières dislocations du sol qui ont donné à la surface du globe son relief actuel.
La plus rapide exploration des lieux et l’étude la plus superficielle des cartes de la région du bas Rhône nous montrent tout d’abord, avec la dernière évidence, que le grand espace triangulaire compris entre l’embouchure de la Durance, au Sud d’Avignon, le port de Celte en Languedoc et la ville de Fos en Provence, est formé d’une immense nappe de cailloux roulés.
Quelques-unes de ces plaines de cailloux, que n’ont pas encore recouvertes des couches d’alluvions récentes, sont nues, désertes et incultes; on les appelle des craus (1). Telles sont la grande crau d’Arles et la petite crau de Saint-Remy. En maints endroits, notamment dans le Plan du Bourg, au-dessous d’Arles, sur la rive gauche du grand Rhône, dans Plie de la Camargue, formée par les deux bras du fleuve, dans la plaine de Beaucaire, située sur la rive droite, les craus sont recouvertes d’un manteau de terre végétale, grasse, limoneuse, déposée par les grandes eaux d’inondation. Mais partout, au-dessous de cette couche d’alluvions modernes, la sonde rencontre la nappe plus ancienne des cailloux roulés. Au fur et à mesure qu’on approche de la mer, les alluvions marines se mêlent aux alluvions fluviales. Le sable
(4) Ch. Lenth£ric, les Villes mortes du golfe de Lyon, impart., chap. ni.
LE RHONE PRIMITIF
transporté par les vagues, rejeté par les vents du Sud, s’avance en dunes mouvantes; et le sol présente alors un dédale de marécages, de steppes et de petites lagunes à peine recouverts d’une végétation maigre et presque incolore, des soudes, des salicornes, des pins rabougris et quelques chétives graminées.
Toute cette formation — cailloux roulés, sable, terre végétale, dunes — est, comme on le voit, de date géologique tout à fait récente. Tous ces cailloux viennent des Alpes. Le diluvium du Rhône et de la Durance les a charriés. Les crues des deux fleuves ont ensuite répandu sur cette première couche pierreuse, qui est le véritable sous-sol, le substratum de la plaine superficielle, une série de couches plus récentes encore.
Si donc on veut se rendre compte de ce que devait être l’estuaire du Rhône à ces époques amtéhistoriques auxquelles il n’est possible d’assigner aucune date précise, et qui marquent le seuil de la période géologique dans laquelle nous vivons, on voit qu’on est conduit à faire une sorte de déblai rétrospectif et à retrancher du continent tous ces apports de provenance relativement moderne.
Le Rhône, au lieu de former en mer cette protubérance convexe qui s’étend en demi-cercle depuis le mouillage de Fos jusqu’à la montagne de Cette, débouchait dans l’intérieur d’un golfe profond, dont il est facile de suivre le contour le long des falaises de l’époque tertiaire ou secondaire. Ce golfe, dont le point le plus enfoncé dans les terres était Beaucaire, ou môme Avignon, commençait au petit mamelon de Fos. La mer primitive venait battre le pied des collines d’Istres, de Saint-Chamas et de Salon à l’Ouest, absorbait l’étang de Berre, passait à l’Est d’Orgon, où coule aujourd’hui la Durance, englobait tout le cours inférieur de cette rivière, contournait Avignon, baignait les derniers escarpements des collines néocommiennes de Nîmes, de Lunel et de Montpellier, et avait, à peu de chose près, pour rivage la ligne actuelle du chemin de fer de Tarascon à Cette.
Tel était l’ancien golfe. Le Rhône et la Durance s’y déversaient dans la partie la plus profonde, par deux larges embou-