CHAPITRE CINQUIÈME
Les deux seules villes citées par Ptoléinée dans la Ségusiavie étaient Roanne et Feurs. Cette dernière surtout avait une importance capitale. On l’appelait Forum Segusiavorum , d’où sont venus par élision les mots de Furens , Feurs, Forez. C’était, en effet, le grand marché du pays, établi dans une vaste plaine, près de la Loire, le fleuve gaulois par excellence, et entouré d’une contrée admirablement fertile. César n’a pas eu l’occasion de nommer la capitale des Ségusiaves, et il est probable qu’on ignorera toujours son nom gaulois. Nous ne connaissons que la désignation latine que lui donnèrent plus tard les Romains, que Ptolémée a acceptée et que les inscriptions nous ont conservée.
Dans le mur de l’église de Feurs est incrustée une pierre qui porte une dédicace au dieu des forêts Sylvain, par les maîtres charpentiers qui habitaient le forum ou le marché des Ségusiaves. Ce marché élail la ville de Feurs, et l’inscription de la pierre rappelle vraisemblablement un temple du dieu.
La grande bourgade qui devait être plus tard Lyon était à l’extrémité orientale du territoire des Ségusiaves, et son ancien nom de Lugdunum dénote très clairement son origine celtique.
On ignore — on ignorera certainement toujours — la dale précise de sa fondation. Il est assez probable que, dès leur arrivée sur les côtes de la Méditerranée, près de neuf cents ans avant notre ère, les Phéniciens remontèrent très haut les cours du Rhône et de la Saône, et purent reconnaître l’admirable situation que présentait le confluent des deux cours d’eau. Il est à peu près certain que, trois ou quatre cents ans plus tard, les Grecs d’Ionie, qui avaient assez rapidement tressé une couronne de villes florissantes le long des côtes et dans tous les golfes de l’Asie Mineure, de l’Afrique, de l’Italie, de l’Espagne et de la Gaule, poussés par les mêmes instincts de négoce, par le même goût d’aventures que les navigateurs phéniciens, ne négligèrent pas, à leur tour, une position qui leur offrait d’excellentes conditions commerciales et leur ouvrait toute la Gaule du Nord et la Germanie. Les uns et les autres y trouvèrent les oppida celtiques
déjà établis sur les hauteurs et dont nous avons donné la description; ils y établirent, dans les îles du confluent, un marché ou entrepôt, emporium . De là cette division toute naturelle de l'agglomération primitive en ville haute et ville basse : une « acropole » au sommet, une « marine » à la base, comme on le voit encore chez toutes les villes marchandes des côtes de la Méditerranée, dont l’origine remonte aux premiers temps de la colonisation gréco-asiatique.
Le confluent du Rhône et de la Saône a porté, dès l’origine des temps, le nom de Coudoie , nom générique appliqué à un très grand nombre de villes gauloises situées à la rencontre de deux rivières. Les habitants de ce petit territoire, formé de plages couvertes d’oseraies et d’îles aux contours variables, plus ou moins soudées les unes aux autres, s’appelaient les Condeales . Le pays s'appelait lui-même le pays du confluent, pagus condati ou cou daiensis , et ses mariniers nautæ condeales , ainsi qu'on peut le lire sur un grand nombre d'inscriptions qui datent de vingt siècles.
L’histoire écrite est aussi muette sur le premier établissement gaulois de Lugdunum que sur l’emporium gréco-asiate du confluent. On ne peut douter cependant qu’ils aient existé simultanément tous les deux plusieurs siècles avant notre ère.
La fondation véritablement historique de la ville de Lyon, que son emplacement prédestinait à un développement si rapide, remonte exactement au milieu de l’an 710 de Rome, quarantetrois ans et demi avant Jésus-Christ. Les faits qui ont accompagné cette fondation sont très nettement connus. Pendant les guerres de César et de Pompée, de graves dissensions avaient éclaté à Vienne, ville voisine et déjà très peuplée, entre les gens du pays (les Allobroges) et les colons romains. Vienne était alors,