CHAPITRE CINQUIÈME
le long de la côte méditerranéenne une communication permanente entre l'Italie et l’Espagne.
Les travaux de canalisation qui amenaient l’eau à Lyon, et les nombreux débris qui en restent, témoignent, plus encore que les grandes roules, de la fortune et de l’importance de la jeune colonie. Aucun peuple n’a mieux compris que les Romains le rôle considérable que l’eau doit remplir dans une grande cité. Pour eux plus que pour nous, — nous devons le dire avec modestie, — l’eau pure, abondante, mise à la portée de tous, était une nécessité de premier ordre. De simples villages de l’empire avaient quelquefois des aqueducs à grande section et à long développement, qui comportaient des travaux d’art très bien ordonnancés, et qu’envieraient quelques-unes de nos grandes villes modernes. Les Romains tenaient à honneur de distribuer de l’eau partout et à tous, môme au prix de sacrifices énormes. Leurs aqueducs sont des modèles, leur largesse un exemple. Depuis vingt siècles on les a égalés, on ne les a pas surpassés.
A peu près ignorants de la sciénce hydraulique, ils ne pouvaient cependant faire que des dérivations qui suivaient les pentes naturelles du sol. Leurs tracés comportaient donc presque toujours des développements, des ouvrages d’art, des traversées de vallons considérables. Mais ces difficultés et les énormes dépenses qui en résultaient ne les ont jamais rebutés. Aujourd’hui, malgré toutes nos connaissances mécaniques et le secours de la vapeur qui nous permettent d’élever les eaux directement à de grandes hauteurs', nous n’avons pas encore fait partout pour de grandes cités ce que les colons et les légionnaires ont réalisé, même pour de petits centres de population, par la seule force de leurs bras, la seule intelligence des hauteurs et des pentes, le simple secours du siphon.
Rome est toujours, après vingt siècles et en utilisant seulement trois des neuf grands aqueducs de l’empire la ville du monde la plus largement approvisionnée d’eau. Elle a des fontaines comme celle de Trevi, dont le débit est assez fort pour faire tourner les roues de plusieurs moulins. Toute cette eau est
fournie par le tiers environ de la canalisation ancienne. On juge dès lors de l’importance que devait avoir le service des eaux, lorsqu’il fut, à partir du deuxième siècle, en pleine activité. Un ancien consul en avait la direction générale et portait le titre de curator aquarum; il avait sous ses ordres un administrateur, procurator , et une véritable armée d’esclaves et d’ouvriers de toutes sortes : gardiens des sources, villici; gardiens des châteaux d’eau et des réservoirs, castellarii; inspecteurs ambulants, circitores; paveurs, silicarii; faiseurs d’enduits, tectores; aigadiers, aquarii; niveleurs ou jaugeurs, libratores; mesureurs, metitores , qui réglaient les distributions par quartiers; pointeurs, pundarii , qui posaient les points ou embranchements des concessions particulières. On a la bonne fortune de posséder un livre qui traite de tous les détails de ce service; il est dû à l’homme le plus compétent sur la matière, à Sextus Julius Frontinus, qui avait exercé les hautes fonctions de curator aquarum y sous le règne des empereurs Nerva et Trajan; et rien ne peut donner encore aujourd’hui une idée plus saisissante de la puissance romaine que les magnifiques lignes d’arceaux à demi ruinés qui rayonnent à perte de vue autour de la Ville étemelle, et lui apportaient, lui apportent toujours les eaux pures de Tibur (Tivoli) et des montagnes de la Sabine. L’ensemble de la canalisation ancienne comprenait près de 450 kilomètres. Plus de 60 kilomètres d’aqueducs étaient suspendus sur des arcades; 380 étaient creusés sous terre. Un vrai fleuve d’eau pure et fraîche, près d’un million et demi de mètres cubes arrivaient ainsi tous les jours dans les murs de la ville impériale; c’était trois fois le débit du Tibre, presque autant que celui de la Marne à Paris.
Aujourd’hui encore, avec les trois aqueducs qui restent de ce passé grandiose, les 170,000 habitants de Rome ont tous les jours à leur disposition plus de 180,000 mètres cubes d’eau. C’est plus de 1,000 litres d’eau par habitant et par jour.
Les aqueducs qui amenaient l’eau à Lyon furent exécutés sur les mêmes types que ceux de Rome.