CHAPITRE CINQUIÈME
môme coup la période révolutionnaire et la longue série des guerres civiles. Antoine disparu, Octave devenait le seul maître du monde; et le monde, épuisé et meurtri, était heureux de reconnaître son autorité absolue et de se reposer sous sa protection. Le Sénat, interprète fidèle de la lassitude générale et de la soumission volontaire de tous, décida alors solennellement que le Génie d’Auguste serait honoré dans les mômes conditions et suivant les mômes formules que les dieux Lares, non seulement à Rome, mais dans les provinces. Celui qui devait s’appeler désormais César Auguste devint ainsi plus qu’une autorité politique, civile et militaire; il devint une véritable religion. Ce fut plus qu’un empereur, ce fut un dieu; et, par un prodige d’habileté, ce dieu imposé par la force devint très rapidement un dieu aimé, respecté, populaire surtout, supérieur et préféré à tous les grands dieux de l’Olympe.
Après plus d’un siècle de désordres sanglants, de despotisme militaire ou aristocratique et de violences de toute nature, on pressentait une ère durable de calme et de repos. On avait la paix au dehors, la paix surtout au dedans, celte pax romana qui, malgré les vices et les hontes du régime impérial, a assuré, somme toute, pendant près de trois siècles au monde civilisé d’alors la sécurité contre les hordes barbares, l’autorité dans la vie civile et l’humaine justice pour tous. On perdait, il est vrai, la liberté; mais depuis longtemps on n’en connaissait que les excès et les fureurs. En échange, on avait un pouvoir stable, la certitude dans le présent, la confiance dans l’avenir. Les provinces pacifiées reconnaissaient Rome maîtresse du monde, devant laquelle tous, petits et grands sans exception, devaient plier le genou. Au demeurant, la chaîne était dorée, la vie et la paix assurées; et la servitude fuCacceptée comme un véritable bienfait.
Dans les provinces, le culte de César était particulièrement associé à celui de la ville de Rome, qu’on divinisait ainsi du môme coup; et les principales villes de l’Orient et de l’Occident élevèrent des temples et des autels où, chaque année, les pro-
miers personnages du pays venaient, en qualité de prêtres ou députés, offrir leurs prières et leurs sacrifices à l’empereur et à la Ville étemelle.
Nulle part ces cérémonies n’eurent plus d'éclat qu’à Lyon.
L’an 12 avant notre ère, Néron Claudius Drusus, qui gouvernait la Gaule impériale, convoqua, au confluent du Rhône et de la Saône, les principaux chefs, primores , des trois Provinces Chevelues. « Par un accord commun entre tous les Gaulois, dit Strabon, un temple y fut consacré à César Auguste. Il s’élève dans cette ville de Lyon, au-dessus du confluent des deux fleuves. L’autel porte l’inscription des soixante cités avec les statues de chacune d’elles... » Le texte du géographe grec a été malheureusement tronqué; et il est fort regrettable qu’il n’ait pu nous donner, avec sa concision et sa netteté ordinaires, la description au moins sommaire du temple, de l’autel et de leurs abords. Les archéologues modernes, malgré leur imagination et leurs essais de restaurations toujours un peu hypothétiques, ne sauraient y suppléer; et les fouilles exécutées à plusieurs reprises sur l’emplacement de l’ancien confluent des deux fleuves, au pied de la colline de Saint-Sébastien, dans le quartier de la place des Terreaux, n'ont mis à jour que des débris très mutilés.
Ils suffisent cependant pour affirmer que le célèbre autel de Rome et d'Auguste n’était pas situé, comme on l’a cru longtemps, dans le quartier d’Ainay. A l’époque romaine, ce quartier n’était qu’une île ou une agglomération d’îles à peu près désertes. C’est incontestablement aux abords de la place des Terreaux, sur les premières pentes de la colline qui porte le nom significatif de « Saint-Sébastien » ( Seêotaroç, auguste , divin, nom donné à l’empereur), que se trouvaient tous les monuments de la confédération gauloise, temple, autel, amphithéâtre; c’est là aussi qu’on a trouvé ces fameuses tables de bronze sur lesquelles est gravé le discours de Claude; et il est assez logique de supposer que l’autel, à cause de son caractère spécial, devait occuper la place la plus en vue et être dressé sur l’arête même qui partage la déclivité du coteau en deux versants, descendant l’un sur le