‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 65 sur 209 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Rhône, l’autre sur la Saône, et orienté directement vers Rome, la ville divinisée, à laquelle il était dédié, ainsi qu’à l’empereur dont elle était la résidence.

Le nombre considérable des documents épigraphiques qui se rapportent à toutes les industries de Lyon dès le premier siècle de notre ère peut donner une idée de sa prospérité commerciale.

En première ligne venaient les grandes corporations des « Nautes du Rhône et de la Saône », Nautæ Rhodanicæ el Ara ricæ. Ce n’étaient pas seulement de simples bateliers, des mariniers comme ceux de nos jours, empruntant leur nom à l’exercice de leur profession manuelle. Les Nautes étaient presque toujours des négociants riches et considérables, exploitant pour leur compte le commerce des transports. L’Etat avait souvent re cours à leurs services et à leur matériel; et ils remplaçaient les flottes de la Méditerranée et de l’Adriatique pour tout ce qui concernait le maniement des vecligales , c’est-à-dire de l’impôt foncier et môme des impôts indirects, que l’on transportait soit, en argent, soit en nature, des provinces à Rome, et qui venaient s’engouffrer dans le Trésor public. Ces attributions spéciales donnaient aux Nautes une supériorité sur toutes les autres corporations et les relevaient à l’égal d’un ordre.

Après les Nautes, les marchands de vin negotiatores vinarii , dont l’importance a été signalée par presque tous les écrivains des premiers siècles.

Les diverses inscriptions relatives aux marchands de vin de Lugdunum mentionnent, en général, qu’ils avaient leur résidence, tout au moins leurs magasins, dans la partie de la ville basse qu’on appelait le Cannabis lyonnais, negotiatores vinarii Lugduni in Kanabis (ou Cannabis) consistenies . Ce Cannabis était le canal

qui mettait en communication les deux fleuves, dont le confluent avait lieu à quelque distance de là, et qui servait tout à la fois de port et d’entrepôt à la ville commerçante. Il était creusé à la hauteur de la place actuelle des « Terreaux », dont le nom rappelle si bien les anciennes créations transformées et les « terrassements » remaniés bien des fois depuis l’époque romaine.

Le Cannabis et ses abords étaient le centre du commerce lyonnais; ils constituaient une sorte de bassin, de darse ou de port intérieur qui occupait à très peu près l’emplacement actuel de la place des Terreaux, de la place Sainte-Catherine ét de la place Saint-Pierre.

Presque tous les vêtements, fabriqués en Gaule, quelquefois même à Lyon, se vendaient en masse au confluent des deux fleuves, et s’exportaient du Cannabis lyonnais, et de nombreux textes épigraphiques nous ont révélé l’existence et l’organisation des principales corporations industrielles, — les sagarii , les cenlonarii , les prossarii , les linliarii , — qui fabriquaient ou manufacturaient ces tissus et ces étoffes communes, les unes en laine, les autres en toile, en lin ou en poils. La vie ouvrière du peuple, pendant les premiers siècles de la colonie lyonnaise, peut en quelque sorte se lire sur ces inscriptions du plus haut intérêt; et l’on y retrouve à chaque pas le souvenir de ces associations et de ces groupements par métiers et corps d’état, qui sont une des formes les plus caractérisées de l’organisation des classes laborieuses de l’époque, mélange de marchands, d’artisans, d’affranchis, d’esclaves même, et qui formaient au-dessous de l’aristocratie, de l’armée et des fonctionnaires de l’Etat, le véritable fond de la société romaine.

La faveur dont Lyon avait joui sous Auguste, et qui, d’une modeste colonie de réfugiés, en lit presque subitement la capitale de la Gaule Chevelue, s’accrut e"ncore sous l’empereur Claude. Claude était né à Lyon même, le 1 er août de l’an 10 avant Jésus-Christ, précisément le jour où les soixante nations gauloises inauguraient solennellement l’autel de Rome cl d’Au-

Page 1