‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 66 sur 209 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

guste. Quelque médiocre empereur qu’il ait été, il garda toute sa vie pour son pays d’origine une affection particulière. Il s’était enquis par lui-même, autant que son peu de capacité pouvait le lui permettre, de ses besoins, de ses ressources, et tenait à satisfaire à ses légitimes aspirations. Ce fut pour lui une sorte d’idée fixe, qui ne manquait peut-être pas de justesse, que d’étendre à plusieurs provinces de l’empire tous les droits dont les Romains avaient voulu conserver le monopole. En première ligne pour lui venaient les intérêts de la Gaule, et il n’hésita pas, malgré l’opposition très vive qu’il rencontra parmi les sénateurs et presque dans son propre conseil, à admettre aux premières charges de l’Etat et à conférer le /us honorum aux chefs notables qu’on appelait les primores de la Gaule Chevelue et qui en avaient été jusqu’alors toujours exclus. Un fragment très important du discours qu’il prononça au Sénat dans ces circonstances mémorables a été retrouvé à Lyon, gravé sur le bronze et dans un magnifique état de conservation. Ces tables de bronze ou « Tables Claudiennes », monument de la reconnaissance des trois Provinces Chevelues, furent très certainement exposées pendant longtemps dans l’un des édifices publics de la ville fédérale. Peutrêtre furent-elles placées à l’entrée ou dans l’intérieur du temple même de Rome et d’Auguste, comme un véritable titre de noblesse conquis par la nation gauloise, et afin de mettre bien en vue le privilège et les droits politiques qu’elle venait d’obtenir. Toujours estril que l’heureuse trouvaille a eu lieu, il y a près de quatre siècles, sur ce même emplacement d’où l’on a exhumé les débris de l’autel fédéral, à peu près à la pointe du confluent, au pied de la côte Saint-Sébastien, dans le quartier des T erreaux, qui était, il y a dix-huit siècles, la partie la plus riche du Cannabis et du Condate lyonnais.

Le règne du pauvre Claude fut au demeurant pour la Gaule un véritable bienfait. Les tables de bronze nous ont laissé la marque précieuse de l’affection peut-être exagérée qu’il porta à sa ville natale. Tout porte donc à croire que l’apogée de Lyon date du règne de celui qui était bien un véritable Gaulois de

cœur et de naissance. La plantureuse colonie de Plancus, copia colonia , qui avait pris, dès l’origine de l’empire, le nom d’Auguste, colonia copia Augusia , ne pouvait moins faire par reconnaissance que d’y ajouter celui de son nouveau protecteur Claude; elle fut désormais désignée oiliciellement sous la dénomination de colonia copia Claudia Augusia Lugdunensis.

La prospérité si rapide que Lyon avait acquise sous le règne de Claude devait s’effondrer tout d’un coup. Cent ans exactement après sa fondation, sous le règne de Néron, la ville entière fut la proie d’un des incendies les plus formidables dont l’histoire ait gardé le souvenir. Une lettre éloquente de Sénèque à son ami Lucilius, écrite sous l’émotion de la catastrophe et accompagnée de réflexions de circonstance sur l’instabilité des choses humaines et sur la mort, peut donner une idée de l’étendue du désastre (1).

Mais la colonie cependant ne devait pas encore périr; il lui restait la prodigieuse vitalité de l’empire. Il lui restait surtout la protection de l’empereur. Néron donna lui-même 4 millions de sesterces (environ 800,000 francs) pour la reconstruction des édifices publics. Les libéralités des patriciens furent à la hauteur de celles de l’empereur. Le pays était riche, la colonie jeune et ardente. En très peu d’années, une cité nouvelle s’élevait sur les ruines et les cendres; et, à la fin du premier siècle, Trajan couronnait la ville transformée et rajeunie par un forum demeuré célèbre, et dont les portiques, soutenus de colonnes, ont subsisté jusqu’en l’année 840 de notre ère, où ils se sont écroulés un beau jour, faute de soins et de réparations.

Le vieux forum de Trajan a donné à la coUine qu’il dominait son nom moderne. C’est Fourvières (Forum vêtus , Fori veteris , Forviel ), où l’on voit s’élever aujourd’hui l’un des plus beaux oratoires du monde sous le vocable de la Vierge Marie .

Les Lyonnais, on doit le dire à leur éloge, furent reconnaissants envers Néron; et, dans le fécond mouvement soulevé en Gaule par Vindex et qui coûta à l’empereur le trône et la vie, ils

(1) 8en., Ad LueiU Epiit. xci, De incendia Lugduni.

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