CHAPITRE CINQUIÈME
sanglants et par-dessus tout une grande pompe théâtrale étaient le cortège habituel de toutes les dévotions de l’Orient; et c’est par là surtout qu’elles plaisaient à la foule. Rien de surprenant dès lors dans les progrès rapides que firent les cultes de la Grande Mère Idéenne et de Mithra dans les provinces occidentales. Les marins, les légions, tous les trafiquants et tous les émigrants de la région méditerranéenne furent le véhicule naturel de ces rites nouveaux; et ce mouvement, rien ne put l’arrêter.
Le sacrifice du taureau était le fond de toute fête mithriaque. Le taureau, symbole de la puissance de la Nuit, était terrassé et mis à mort par le jeune dieu du Jour, le Soleil. Le sang répandu du taureau donnait la régénération, et l’inscription sacramentelle du sacrifice consacrait la gloire et le triomphe du dieu Soleil invincible (d. s. inv. mithrae, Deo soli invicto Mithrae).
Les Saturnales de la Vénus phrygienne ou phénicienne, les mystères redoutables d'Eleusis, et en général les pratiques secrètes et la mise en scène extravagante qui caractérisaient les religions orientales, se rattachaient plus ou moins au culte de la Grande Mère Idéenne. Sa forme grecque la mieux définie était Cybèle; mais son nom changeait très souvent avec les lieux. Agdistis, Diadymène, Rhée, Ops, la Terre, la Grande Mère, la Mère des Dieux, la Mère Idéenne, Astarté, Cérès même ne sont que des variantes et des dérivations de cette divinité mystérieuse et souveraine, qui a été honorée avec terreur et passion dans la majeure partie du monde, et dont le culte avait des fidèles d’autant plus fervents qu’il était accompagné souvent de danses, de libations et de débauches nocturnes.
Toutefois, le sacrifice du taureau, le taurobolium , était, comme pour le dieu Mithra, la formule, pour ainsi dire classique, de ce culte orgiastique et sanglant. Le taurobole avait un double caractère : il était à la lois régénérateur pour celui qui le recevait et qu’on nommait le « taurobolié », tauroboliatiis , et propitiatoire pour ceux en faveur de qui on l’offrait.
Aucune ville ne possède une collection de monuments taurobo-
liques plus belle que celle de Lyon (1). Elle comprend trentesept années de la vie politique et religieuse de la colonie. Ce sont plus que des monuments, ce sont de précieux documents historiques rappelant les rites, les préjugés, les passions de cette époque de transition pendant laquelle commença à couler un autre sang, plus noble et plus fécond que celui des taureaux et des béliers et qui devait bientôt cimenter la société nouvelle, régénérer et conquérir le monde.
Il est difficile de préciser l’époque exacte de l’introduction du christianisme dans les Gaules. Les premières semences de la foi naissante ont été probablement portées très peu de temps après la mort du Christ. Grâce au courant de communications qui était établi depuis longtemps entre les ports de l’Asie Mineure et le littoral méditerranéen de la Gaule, les principales villes de la vallée du Rhône recevaient la visite périodique des Orientaux. Tout un petit monde de commerçants, d’ouvriers, de marins débarquait au confluent du Rhône et de la Saône, et finit par s’y établir. Marseille, Arles, Vienne, Lyon surtout, furent de très bonne heure le point de mire de tous ces émigrants. Ils y constituèrent bientôt une bonne partie de la classe laborieuse et industrielle. Il est donc très rationnel d’admettre que, parmi tous ces Syriens et tous ces Asiates, qui continuaient en général à parler le grec, la langue commune et populaire de l’Orient, un certain nombre étaient déjà chrétiens. On en comptait aussi très certainement dans la population romaine, surtout dans les rangs des affranchis et des esclaves, que les relations de la colonie, l’occupation militaire, l’administration, les besoins multiples du commerce, les divers services publics, appelaient à Lugdunum.
(1) De Boissieu, Imer. de Lyon , chap. i, mu