‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 69 sur 209 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Il serait peut-être téméraire de vouloir trop pénétrer l’obscurité qui enveloppe les premiers établissements chrétiens dans la vallée du Rhône; mais on peut cependant concevoir assez bien comment la foi nouvelle s'est infiltrée lentement dans le cœur des populations. Dès l’origine, les chrétiens, obéissant en cela à la parole du Maître, s’étaient conformés aux lois civiles. La société romaine semblait, d’ailleurs, constituée de manière à faciliter leurs premières réunions. En s’établissant dans une cité, ils se groupaient en une association privée nommée Eglise, ecclesia , qui adoptait immédiatement la forme légale des collèges protégés par les lois. On a vu que ces collèges étaient très nombreux. Les plus modestes jouissaient d’une liberté quelquefois assez étendue. « Forcés de célébrer leur culte en secret et de dissimuler le but de leurs réunions, les premiers chrétiens organisèrent en général leurs églises sur le modèle spécial des sociétés funéraires avec lesquelles ils cherchaient à être confondus afin de jouir de9 mêmes privilèges. C’était un moyen de désarmer la loi qui les proscrivait et de protéger leurs tombes. Aussi les ressemblances étaient-elles nombreuses entre les premières sociétés chrétiennes et les associations païennes. Comme ces dernières, l’Eglise possédait une caisse commune formée par les cotisations des fidèles. C’était le suffrage universel qui nommait les chefs, et il allait quelquefois chercher le plus humble pour le mettre à la première place. Dans les catacombes, comme dans les columbaria , les morts de toute condition étaient confondus; » et, de même que les païens avaient leurs sacrifices et leurs repas funèbres en l’honneur d’un parent mort ou du patron d’un coUège, l’Eglise naissante célébrait dans ses fêtes le festin des agapes pour honorer ses martyrs; et les fidèles dînaient souvent sur leurs tombeaux à l’anniversaire de leur mort.

Les premiers chrétiens usèrent donc très largement de ce droit d’association, de ce /us coeundi, si large dans l’empire romain, et qui était basé en grande partie sur le respect dû aux morts et à leur sépulture; et c’est ainsi que les premières sociétés chrétiennes eurent une situation double et en quelque sorte contra-

dictoire; illégales comme religion, tolérées et môme protégées comme collèges funéraires, elles purent, dès l'arrivée môme des apôtres en Occident, avoir une organisation sérieuse. C’est dans ces réunions, souvent souterraines, qu’eurent lieu les premières prédications; et ce fut en quelque sorte la période d’incubation de l’Eglise primitive, pendant laquelle se développa obscurément et presque dans l’ombre la semence divine apportée de Rome et de l’Orient.

A Lyon, où les corporations étaient nombreuses, les chrétiens ne manquèrent certainement pas de former un ou plusieurs de ces collèges de petites gens, collegia lenuiorum , comme on les appelait, dont les membres appartenaient le plus souvent à la classe des artisans, des humbles et des pauvres. Un chrétien était essentiellement un pauvre, un tenuior; et les premières sociétés chrétiennes durent adopter très certainement le quartier le plus pauvre de la ville, loin du bruit du monde et des monuments païens de la colonie ou de la ville fédérale. C’est donc très probablement dans l’archipel interfluvial, complètement transformé aujourd’hui et qui était alors à l’état de terrain vague, neutre, baigné de tous côtés par les eaux du Rhône et de la Saône, que se groupèrent les chétives demeures et le9 abris, un peu suspects à l’autorité, de la première population chrétienne. La petite société y vécut, dès l’origine des temps apostoliques, sans être trop inquiétée et presque sans donner signe de vie extérieure ou publique.

L’origine historique de l’Eglise de Lyon doit être portée officiellement entre les années 140 et 150 de notre ère. C'est vers cette époque qu’une colonie chrétienne, ayant & sa tête saint Pothin, disciple de saint Polycarpe, partit de Smyme, traversa la Méditerranée et, remontant le Rhône, s’arrêta au confluent de la Saône, comme le faisaient depuis longtemps la plupart des émigrants de l’Asie Mineure. La petite communauté trouva le terrain très bien préparé. Un assez grand nombre de gens, en général de condition médiocre, mais appartenant à toutes les

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