CHAPITRE CINQUIÈME
nationalités, — Germains, Gaulois, Latins, Orientaux surtout, — vivaient déjà dans une douce confraternité sur ces îles du confluent lyonnais, ne se mêlant au monde que pour les besoins matériels de la vie, et formant comme une société de secours mutuels spiritualisée par la nouvelle croyance. Les femmes y étaient nombreuses. « Des apports continuels d’Asie entretenaient ce premier fonds et y conservaient l’esprit de mysticité qui en avait fait le caractère primitif (1). »
Tout alla bien pendant quelque temps. Les Romains, d’ailleurs, étaient en général, à l’égard des religions étrangères, assez tolérants ou plutôt même indifférents. Sans doute, ils ont persécuté le druidisme et le christianisme; mais au fond les questions de foi ou de croyance leur importaient assez peu. Le druidisme, qui prétendait toujours jouer un rôle politique en rivalité avec la souveraineté du vainqueur, était essentiellement pour eux une religion de factieux. Quant au christianisme, malgré qu’il eût très nettement affirmé dès Je principe sa reconnaissance des pouvoirs établis, il présentait au fond le danger bien autrement redoutable d’une immense révolution sociale. Un Dieu condamné en justice par un tribunal régulier et mort cloué sur une croix entre deux criminels vulgaires, un paradis surtout où les déshérités de ce monde, les pauvres, les femmes, les affranchis, les esclaves même pouvaient trouver après la vie une compensation éternelle à leurs misères d’ici-bas et un bonheur sans fin difficilement accessible aux riches et aux puissants de la terre, c’était la subversion complète de toutes les idées reçues, une protestation et même une attaque contre les principes mêmes sur lesquels reposait l’ordre social.
De lois spéciales contre les chrétiens, il n’y en eut réellement pas besoin. Les chrétiens étaient, par leur situation même, en rupture avec les lois existantes. Le fait seul de se refuser à sacrifier à l’empereur divinisé, à reconnaître le caractère religieux du génie de César, à offrir le vin et l’encens à ses images, était con-
(1)E. Renan, VÉgltte chrétienne , XXIV.
sidéré comme un crime de lèse-majesté. Ce qui aggravait encore la situation, c’est que le christianisme était surtout un « grand mouvement de pauvres », que les chrétiens se réunissaient souvent la nuit, se livraient à des actes dont ils faisaient mystère, se bornant à affirmer simplement qu’il ne se passait jamais de mal dans leurs assemblées. « Ces réunions nocturnes donnaient lieu à des soupçons odieux. On accusait les chrétiens de pratiques infâmes; leur festin eucharistique, leurs agapes fraternelles étaient grossièrement interprétées, au sens littéral du mot; on feignait d’y voir des repas de Thyeste, c’est-à-dire de chair humaine, et des pratiques de magie.
a Or, la loi était formelle. Les sacrilèges et les coupables de lèse-majesté étaient condamnés à avoir la tête tranchée s’ils étaient citoyens romains, à être crucifiés, jetés aux bêtes ou brûlés vifs s’ils ne jouissaient pas de ce titre. A proprement parler, il n’y avait pa9 de persécution spéciale; on exécutait simplement la loi, et même d’une manière intermittente et avec des ménagements. Trajan, en effet, consulté par Pline, gouverneur de la Bithynie, au sujet des poursuites à exercer contre les chrétiens, lui avait répondu « de ne pas les rechercher, mai9 de les punir seulement s’ils étaient déférés à la justice », et telle fut la règle juridique presque partout suivie. Malheureusement, cette modération recommandée par l’empereur était souvent oubliée; et les gouverneurs locaux, soit par tempérament, soit pour faire du zèle ou pour plaire à la foule, favorisaient les plus basses passions populaires (1). »
C’est ce qui arriva à Lyon.
La petite communauté d’Ainay vivait depuis plusieurs années dans une quiétude parfaite. Ses membres, déjà nombreux, se tenaient presque à l’écart dans les lies du confluent qui formaient le faubourg de la ville, protégés par le mystère dont ils s’entouraient, ne se mêlant à la colonie romaine que pour les choses indispensables de la vie, lorsque tout à coup, sans raison et
(1) A. Allmbr, Mutée de Lyon, Inscriptions antiques , t. IL Persécution tous Maro-Aurile*