‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 8 sur 209 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

chures situées à une faible distance l’une de l’autre : la première un peu au-dessous d’Avignon, la seconde par le pertuis de Lamanon, dans cette gorge étroite occupée aujourd’hui par les petites villes de Cavaillon, d’Orgon et de Lambesc. C’était une immense rade foraine. Quelques îles émergeaient de cette mer intérieure. La petite chaîne des Alpines, la montagne des Baux, les collines de Beaucaire, les rochers et les plateaux calcaires d’Arles, de Montmajour, de la Montagnctte, etc., formaient autant de massifs isolés entourés de tous côtés par les eaux, véritable archipel dont les contours se dessinent encore très nettement sur la grande nappe presque horizontale de cailloux et d’alluvions qui occupe la place de la mer primitive, à jamais disparue.

Les lieux ont depuis lors complètement changé d’aspect. La Durance, qui débouchait directement à la mer, semble s’être retirée et n’est plus qu’un affluent du Rhône. La grande rade des temps préhistoriques a été comblée. L’enfoncement dé la côte s’est transformée en saillie. L’ancien estuaire est devenu un delta.

La région supérieure du fleuve et de ses affluents a éprouvé des modifications bien autrement considérables.

Il n’est plus permis d’ignorer aujourd’hui que, dès le commencement de la période quaternaire dans laquelle nous vivons, c’est-à-dire à une époque géologique relativement peu éloignée de nous, notre planète a traversé une sorte d’hiver cosmique qui, d’un pôle à l’autre et pendant un certain nombre de siècles, a profondément altéré tous nos climats, et a ralenti et modifié presque partout le développement de la vie végétale et animale. Ce long hiver est ce qu’on appelle la « période glaciaire ».

L’étude rationnelle des phénomènes glaciaires date de soixante ans à peine. On ignorait à peu près, alors, le rôle considérable

LE RHONE PRIMITIF

que les glaciers ont joué à l’origine de notre période quaternaire, lorsqu’ils débordaient au delà des chaînes de montagnes où nous les voyons confinés aujourd’hui, véritables lacs de glace emprisonnés dans les cirques des régions supérieures.

Mais tout le monde sait aujourd’hui que, partout où l’on retrouve des roches striées dans les vallées inférieures, on est dans le lit d’un ancien glacier disparu, et il existe des témoins plus éloquents encore. Ce sont ces magnifiques blocs de pierre que les glaces transportent lentement dans leur marche et qu’elles amoncellent à de très grandes distances de leurs lieux d’origine, sans avoir émoussé, après tant de siècles écoulés et tant de kilomètres parcourus, leurs arêtes et leurs aspérités.

On les appelle des « moraines ». Elles proviennent des éboule* ments des parois latérales. De tous côtés les glaciers sont dominés par de hauts sommets. Ces sommets ne sont bien souvent que des ruines branlantes. La pluie, la neige, la chaleur, la gelée, le dégel, tous les agents atmosphériques en un mot, sans compter un certain nombre d’actions chimiques, les altèrent et les désagrègent. Ils se décomposent, s’émiettent et s’écroulent. Les blocs tombent ainsi à la surface du glacier; ils cheminent avec lui en convois innombrables, lentement, silencieusement, sans secousse, en suivant les deux berges du grand fleuve de glace, et vont enfin s’entasser les uns sur les autres à son extrémité inférieure en formant une véritable digue. Si le glacier progresse, il recouvre cette barrière, et elle disparaît; s’il se retire, il la laisse à découvert, et l’on voit alors se dessiner, tout autour de ses anciennes limites, un cordon de blocs erratiques. Deux cordons de même nature existent aussi le long des rives du glacier, au pied des escarpements qui l’enserrent.

Le bassin de l’ancien glacier du Rhône est un de ceux qui ont été le mieux étudiés. C’est à la fois le mieux dessiné et le plus considérable de la Suisse. Il avait autrefois pour limites Belley dans le département de l’Ain, Aarau dans le canton de Soleure, et se soudait, à l’Est et au Sud, aux glaciers de l’Isère et de la Durance. Il remplissait tout le Valais, couvrait le lac de Genève

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