‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 71 sur 209 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

même sans le moindre prétexte, ils furent suspectés, puis insultés parla foule, poursuivis à coups de pierres, exclus des lieux publics. L’autorité laissa faire. Le peuple s’enhardit, et sa haine alla bientôt jusqu’à la rage.

Les chrétiens, conduits au forum devant les magistrats de la ville et le tribun qui commandait la cohorte de la garnison, y Grent simplement l’aveu de leur religion. Cela sufüt. L’empereur philosophe Marc-Aurèle crut devoir céder au mouvement et donner une satisfaction sanglante à l’opinion publique; et l’an 177 de notre ère eut lieu un de ces effroyables massacres juridiques qui mirent en relief dans toute leur splendeur les dons de force et de foi de la jeune Eglise. On a maintes fois raconté cet héroïque martyre; tous les épisodes de la persécution, l’arrestation, les interrogatoires, la série des tortures plusieurs fois interrompues et recommencées, l’intervention féroce du public dans les diverses péripéties du supplice, l’incroyable fermeté et la pieuse exaltation qui transformèrent les plus faibles et en Grent en quelque sorte des êtres surnaturels. On a pu dire avec raison que ce fut l’idéal du martyre; et jamais le martyrologe, qui nous a conservé les noms des principaux confesseurs, n’a fait d’une manière plus saisissante un tableau plus frappant du degré d’enthousiasme où peut arriver la nature humaine et conduire la foi ardente dans les récompenses étemelles.

Au milieu de cette troupe de héros, se détache la Ggure idéale d’une pauvre esclave, frêle et délicate, presque une enfant. Elle s’appelait Blandine; elle était peut-être Gauloise, peut-être Phrygienne ou Smyraiote; car le petit nom de Blandine, emprunté au latin, n’était qu’un surnom et ne peut donner aucune indication précise sur son origine et sa nationalité. La durée, la variété, l’horreur des épreuves qu’elle eut à subir, et qui se prolongèrent pendant plusieurs semaines, est encore aujourd’hui un sujet de juste étonnement. Tour à tour flagellée, livrée deux fois aux bêles qui se contentaient de la mordre et de la traîner, assise sur la chaise brûlante, suspendue en croix à un poteau, exposée dans un Glet à un taureau furieux qui la lançait en l’air avec ses

cornes, achevée enfin d v un coup de glaive, elle supporta tout sans une plainte, sans une défaillance. Ce fut la dernière de la série.

Les Romains, blasés depuis longtemps sur les souffrances des condamnés, qui n’étaient pour eux qu’un sujet de divertissement, ecirent là un spectacle de choix. Mais les Gaulois, moins civilisés, malgré leur rudesse et leurs mœurs encore à demi barbares, furent frappés d’admiration et un moment attendris; et, en sortant de l’amphithéâtre où venaient d’avoir lieu en l’honneur de Rome et du dieu César ces abominables scènes, ils ne pouvaient s’empêcher de parler de la pauvre petite esclave dont les affreuses tortures et la radieuse sérénité avaient dépassé tout ce qu’ils avaient vu jusqu’alors.

Le supplice des chrétiens de l’an 177 est connu dans tous ses détails. On est moins fixé sur l’emplacement précis où eut lieu l’exécution. Mais il est assez probable que ce fut dans l’amphi> théâtre municipal, situé au sommet de la côte de Fourvières, non loin de la prison romaine, du théâtre et du prétoire, et non dans l’amphithéâtre qui faisait partie de la ville fédérale, près de l’autel de Rome et d’Auguste, ou près de la côte de Saint-Sébastien (1).

Il serait très intéressant de pouvoir connaître avec quelque approximation la population de l’agglomération lyonnaise au premier et au deuxième siècle de notre ère. Les questions de cette nature sont en général assez difficiles et, pour Lyon, en particulier, on manque d’éléments précis; et on ne peut procéder que

(1) Rayerat, Fourvières, Ainay et Saint-Sébastien sous la domination romaine Recherches archéologiques sur remplacement oit les premiers chrétiens lyonnais souffrirent le martyre . Mém. de la Soc . litt., hist . et archéol. de Lyon , 1880.

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