CHAPITRE CINQUIÈME
par comparaison et au moyen de tâtonnements qui ne peuvent permettre d’arriver à la certitude. On n’a d'ailleurs que des notions très vagues sur la manière dont les recensements étaient faits dans l’antiquité. Auguste avait bien, pour certaines provinces de l’empire, ordonné une révision générale des personnes et des propriétés; et le recensement fait par son légat Quirinus en Judée est resté célèbre à cause des souvenirs qui se rattachent à la naissance de Jésus-Christ à Bethléem; mais il ne nous est presque rien resté de précis de ces opérations cadastrales et Gnancières, qui devaient présenter bien des lacunes et des inexactitudes. La statistique est une science essentiellement moderne; et nous manquons absolument de documents chiffrés remontant à plus de deux ou trois siècles. A plus forte raison chercherait-on des résultats statistiques quelque peu exacts dans les premières années de notre ère.
Les deux seules méthodes pratiques pour obtenir une évaluar tion plus ou moins probable de la population d’une ville antique sont l’étude de la surface occupée par ses ruines et le nombre et les dimensions de ses grands monuments publics.
On sait que la vie privée n’existait pour ainsi dire pas dans le monde ancien. L’exiguïté des maisons particulières et les grandes proportions de tous les édiüces publics, de ceux surtout destinés aux plaisirs de la foule, le prouvent d’une manière surabondante. Aux temps héroïques, toute l’activité des citoyens se dépensait à la guerre ou au Forum. Comme l’Agora d’Athènes, le Forum romain était le lieu permanent de réunion de toutes les assemblées populaires. Mais sous l’empire, la vie politique fut à peu près anéantie; et le peuple oisif et énervé passa alors la presque totalité de son temps dans les thermes ou sur les gradins des cirques et des amphithéâtres. Le théâtre et les jeux occupaient réellement la première place dans la vie. Ce n’était pas, comme de nos jours, le délassement périodique et en quelque sorte exceptionnel de quelques favorisés; c’était un plaisir quotidien, presque continu, offert gratuitement à tous soit par l’Etat, soit par les villes, soit par de riches particuliers ou de hauts
fonctionnaires. Il est donc assez naturel de chercher à déduira le chiffre de la population du nombre des spectateurs que pouvaient contenir les amphithéâtres ou les monuments analogues; et ces immenses cuves où venaient s’entasser périodiquement la presque totalité des habitants d’une ville, peuvent très bien être considérées comme des jauges assez exactes de sa population.
Les théâtres avaient souvent des dimensions grandioses.
A Rome, le théâtre en bois construit l’an 52 avant Jésusr-Christ par M. Æmilius Scaurus, un des patriciens les plus opulents de l’époque, n’avait pas moins de quatre-vingt mille places..
Le creux, la cavité, cavea , du théâtre en pierre de Pompée, deux fois moins vaste, contenait encore quarante mille sièges, en y comprenant ceux de Yorchestrum , qui correspondait à notre parterre moderne.
Le théâtre de Marcellus, dont il reste quelques débris, construit par Auguste dans le voisinage du portique d’Octavie, sur un ancien plan déjà conçu par César, quoique de dimensions beaucoup plus restreintes, contenait encore vingt mille spectateurs.
L’un des plus modestes théâtres romains, celui de Catane en Sicile, avait 43 mètres de diamètre et contenait encore de deux à trois mille spectateurs. C’était à peu près l’équivalent de la Scala de Naples ou de l’Opéra de Paris. Le plus petit théâtre de l’antiquité était donc égal aux plus grands de notre époque.
On a pu relever les dimensions de la plupart des théâtres antiques de la Grèce, de l’Asie Mineure, de l’Italie, de la Sicile et de la Gaule; et il est facile de savoir avec une approximation très suffisante le nombre de places qu’ils pouvaient contenir. En admettant le chiffre de vingt mille spectateurs qui parait à peu près exact pour le théâtre de Marcellus à Rome, il est facile de déduire le chiffre correspondant aux principaux théâtres dont on connaît le grand diamètre; et c’est ainsi que l’on peut affirmer que le théâtre de Bacchus à Athènes, l’un des plus spacieux qui aient existé après le colossal et fragile monument de Scaurus, contenait <Fe trente à quarante mille spectateurs; ceux d’Arles