CHAPITRE CINQUIÈME
glaces du Nord une ceinture; mais le commerce stationnaire et hâve; qui s’assied derrière un comptoir ou s’accoude sur un métier; qui énerve par le défaut d’air et alourdit par l’absence d’horizon; qui enlève à la journée seize heures de travail, et ne donne en échange à la faim que la moitié du pain qu’elle demande. Ville animée et vivante sans doute, mais comme une mécanique. Le tic-tac de ses métiers est le seul battement de son cœur. » Celte critique est sévère et môme fausse; elle doit être énergiquement réfutée.
« La population de Lyon, dit M. de Lamartine avec plus de vérité (1), offre dans ses traits un contraste frappant avec la population riante, légère et martiale des autres grandes villes de la France. Les hommes sont grands, forts, de stature massive; mais les muscles sont détendus et la chair domine. Les femmes, d’une beauté idéale et presque asiatique, ont dans les yeux, dans la physionomie, dans la démarche, une mollesse et une langueur qui rappellent la vie inanimée et sédentaire de l’Orient. On sent, à leur contenance, qu’elles sont là pour les hommes des objets d’attachement, mais non des idoles et des jouets de plaisir. Leur séduction môme a cette décence grave qui est comme la sainteté de la beauté; leur regard est tendre, mais chaste. Passions à l’ombre, population ardente du Midi préservée par les mœurs du Nord.
« On conçoit que les vertus d’un tel peuple doivent participer de sa nature. Il en a de grandes et entre toutes le travail, l’économie et la probité. Ses vertus mômes sont lucratives. Il est religieux, mais non jusqu’au fanatisme, qui suppose l’enthousiasme. Son clergé nombreux, respecté, obéi y exerce un empire absolu sur les femmes, sur l’éducation des enfants, sur la noblesse et sur le peuple. Des monastères de tous les ordres religieux d’hommes et de femmes y couvrent les collines. L’Italie semble déborder jusque-là par-dessus les Alpes, avec ses pompes religieuses et son esprit sacerdotal.
(4) Lamartine, Hiit. des Girondins , XLIX, zi à xv.
« L’imagination du peuple s’y entretient, avec une infatigable activité, d’images religieuses, de statues animées, de chapelles privilégiées, de pèlerinages, de prédictions, d’apparitions, de prodiges. Lyon se souvient d’avoir été la première colonie du christianisme dans les Gaules. Les tombeaux de ses saints et de ses martyrs, ses catacombes, ses églises romanes, sa cathédrale gothique de Saint-Jean, tout rappelle la Rome des Gaules. Tout atteste, dans l’aspect extérieur de la ville et dans les rites de son peuple pieux, que le catholicisme est profondément incrusté dans son âme, comme dans son sol et que, pour l’extirper, il faudrait extirper la ville elle-même.
« Ce peuple de travailleurs n’est point entassé, comme dans d’autres villes, dans d’immenses ateliers communs où l’homme traité comme un rouage mécanique s’avilit dans la foule, se pervertit par le contact et s’use par le frottement continuel avec d’autres hommes. Chaque atelier de Lyon est une famille composée du mari, de la femme, des enfants; cette famille va chercher toutes les semaines l’ouvrage, la soie, les modèles. Les ouvriers emportent chez eux les matières premières, les ourdissent à domicile et reçoivent, en les rendant aux fabricants, le prix convenu pour chaque pièce de soirie manufacturée. Ce genre de fabrication, en conservant à l’ouvrier son individualité, son isolement, son foyer, sa famille, ses mœurs et sa religion, est mille fois moins propice à la sédition et à la corruption du peuple que les armées de machines vivantes disciplinées par les autres industries dans les ateliers communs, où une étincelle produit l’explosion et l’embrasement. Ce travail à la tâche établit de plus, entre la bourgeoisie et le peuple, des rapports continuels et une mutuelle solidarité de bénéfices ou de pertes, éminemment propres à unir les deux classes par une communauté de mœurs et par une communauté d’intérêts. Les villes des montagnes du Forez, Saint-Etienne, Rive-de-Gier, Vienne, Montbrizon, Saint- Chamond, sont autant de colonies occupées des mêmes industries, régies par les mêmes mœurs, animées par le même esprit. Cette population de même race, groupée ou disséminée, d’environ