‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 90 sur 209 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

de la population. Les ruines nombreuses qu’on y rencontre un peu partout, — conduits souterrains, marbres précieux, mosaïques, débris de vases, de colonnes, de corniches, de chapiteaux, fragments de statues d’une grande proportion et d’un travail remarquable, — semblent indiquer que c’était de ce côté que se trouvaient les principales maisons de campagne de l’aristocratie viennoise, les habitations de luxe et probablement un palais d’été pour le gouverneur de la ville. L’un des groupes les mieux reconnus de ces ruines est désigné sous le nom de « Palais du Miroir », à cause sans doute de la beauté et de la profusion des marbres de prix qui le décoraient, et dont on a retrouvé de très beaux fragments. Marbres de Paros, brèche violette, serpentine, vert antique, cipolin, ont couvert le sol de leurs débris; et si l’on ne peut être bien fixé sur la destination des édifices, on ne saurait mettre en doute que tout ce quartier de la rive droite ne fût, par opposition à la ville officielle, échelonnée sur les coteaux de la rive gauche, une sorte de riche annexe spécialement affectée à la villégiature patricienne.

Ce qui caractérise en effet l’ancienne capitale de l’Allobrogie, c’était d’être, à l’inverse de Lyon cosmopolite et marchande, une ville essentiellement romaine, toute de luxe et de plaisir, extrêmement riche, où le commerce et les affaires paraissent n’avoir tenu qu’une place secondaire, où les arts au contraire étaient en pleine floraison.

Nous ne saurions entrer ici dans le détail, ni même faire une simple nomenclature de tous les débris de statues, de bas-reliefs, de motifs de sculpture, de mosaïques et d’objets d’art de toute sorte que le sol de Vienne et de sa banlieue, encore incomplètement fouillé, a remis au jour depuis ces dernières années. Cette étude a été faite dans des recueils spéciaux auxquels le lecteur pourra facilement avoir recours; mais tous les artistes connaissent ou ont entendu parler de la magnifique mosaïque malheureusement détruite représentant la ruse d’Achille déguisé en femme et découvert a la cour de Nycomède, et la magnifique peinture murale, conservée au musée de la ville, représentant un

Bacchant et une Victoire réellement dignes d’entrer en parallèle avec les décorations les plus élégantes d’Herculanum et de Pompéi. Parmi les objets mobiliers, un vase en argent massif très pur, aujourd’hui en Angleterre dans une riche collection privée, et dont la panse présente en relief quatre femmes d’une très gracieuse composition, symbolisant les quatre saisons; enfin un magnifique foyer d’appartement, foculus , analogue au brasero italien du moyen âge, porté sur des pieds griffés et qui a été recueilli par le musée de Lyon.

Le plus magnifique ornement des grandes villes de l’antiquité était le nombre et la variété des statues. C’est par milliers qu’on les comptait à Rome. L’usage et la fantaisie d’élever des bustes et des statues soit de dieux, soit de personnages morts ou vivants, soit même d’animaux ou de simples allégories, n’avaient pour ainsi dire plus de limite au premier siècle. Dans les premières années de l’empire, chacun avait, du reste, la liberté, sans aucune restriction, de se faire représenter en public par la peinture, le bronze ou le marbre ; et l’envahissement des monuments figurés ne tarda pas à devenir tel que l’empereur Claude fut obligé, un beau jour, d’en faire débarrasser les rues et les places de la ville de Rome, de faire transporter un très grand nombre de statues encombrantes à l’extérieur et de limiter, par des règlements, la faculté jusque-là laissée aux particuliers de donner cours à leurs fastueuse vanité (1).

Vienne avait suivi l’exemple de la métropole. Bien que la plupart des œuvres d’art de l’antiquité y aient à peu près disparu après plus de quinze siècles d’incurie ou de destruction aveugle, on a retrouvé et classé plus de deux cents motifs de sculpture, statues, bustes, bas-reliefs, les uns affreusement mutilés, quelques autres, en très petit nombre, assez bien conservés, représentant des dieux, des génies, des empereurs, de hauts dignitaires, de riches particuliers, des animaux.

(1) Dio Cass., LX, 25.

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