CHAPITRE SIXIÈME
Irouvée, il y a près d'un demi-siècle, dans les ruines du plus somptueux édifice du faubourg de Sainte-Colombe, dans ce « palais du Miroir » qu’on ne fouille jamais en vain et qui semble avoir été un véritable musée.
La jeune femme est complètement nue, agenouillée, ou plutôt accroupie sur la jambe droite, un peu penchée en avant, le pied gauche portant sur le sol. Elle a perdu les bras et la tête; mais le mouvement général indique qu’elle se courbait un peu sur ellemême, et se voilait de ses bras et de ses mains, comme la Vénus de Médicis, la Vénus du musée de Dresde et celle du Capitole. Une petite main d’enfant délicieusement potelée, avec des fossettes parfaitement rendues, s’enfonce dans la chair au-dessus des reins; et sur la cuisse droite on retrouve les points d’attache des doigts de l’autre main. La belle Anadyomène était donc accompagnée d’une sorte d’Eros enfant.
Ce magnifique marbre est bien, en effet, une œuvre étrange et peut-être unique pour l’époque. Les défauts du corps du modèle sont rendus avec une vérité, un réalisme, une sorte de complaisance qui rappellent nos écoles modernes. Reins volumineux et manquant un peu de fermeté, mollesse des chairs, plis sur le ventre, embonpoint assez développé, tout cela indique le portrait de quelque courtisane renommée plutôt que l’image d’une déesse. L’artiste s’est affranchi complètement de la tradition classique et de celte recherche idéale de la beauté sèche et nerveuse quo les délicats admireront toujours dans les beaux marbres de la grande époque de la sculpture grecque, mais qui, il faut en convenir, manque un peu de personnalité et même de vérité. La pudeur sereine et la chasteté de la nudité absolue sont des conceptions nobles et séduisantes, mais au demeurant un peu fausses. Ces chairs à la Carpeaux, cette beauté grasse et sensuelle qui vit de la vie même de l’humanité, indiquent peut-être une œuvre de décadence, mais révèlent aussi chez le statuaire une remarquable indépendance des règles un peu étroites de l’art antique, qui subordonnaient l’imitation de la nalure à un type imaginaire et supérieur du beau absolu.
Vienne, avec ses innombrables statues, scs monuments dont la décoration ne le cédait en rien aux plus riches de l’Italie et de la Grèce, ses huit aqueducs qui prodiguaient Peau à tous les étages de la ville et dans ses thermes, son riche faubourg peuplé de villas et de jardins, semble avoir été de très bonne heure une ville en quelque sorte privilégiée, heureuse de vivre, spécialement habitée par des colons riches et des gens de loisirs, et formant un contraste saisissant avec sa puissante voisine, Lyon, à la fois cosmopolite, commerçante et par-dessus tout très administrative.
Martial qui écrivait, dans la seconde moitié du premier siècle, c’est-à-dire au moment de l’apogée de la colonie, se félicitait du succès que ses vers obtenaient dans la « belle Vienne » auprès des femmes, et l’empressement qu’elles mettaient à les lire, au grand mécontentement de leurs maris. Pour qui connaît la désinvolture spéciale et la licence du poète latin, ce trait de mœurs est assez caractéristique. Les femmes qui faisaient leurs délices de la lecture de Martial devaient être d'assez bonne composition et différer quelque peu de la classique femme romaine, gardienne chaste et fidèle du foyer.
Il semble même que cette légèreté de mœurs, ce goût de la vie de plaisirs, aient laissé quelques traces sur les inscriptions funéraires, et contrastent quelquefois avec ce caractère grave et religieux que les anciens apportaient toujours dans toutes les choses de la mort. Quelques lignes tronquées, gravées sur une pierre tombale, donnent souvent des indications plus exactes et plus sûres sur la vie réelle d’un peuple que les récits des historiens presque toujours faussés par le parti pris, la passion ou les embellissements littéraires.
Parmi les textes épigraphiques qu’on a pu sauver du morcelle-