CHAPITRE SIXIÈME
ment désastreux qu’ont éprouvé tous les monuments antiques de Vienne, on en remarque trois qui rappellent une association de comédiens, un joueur de harpe et un pantomime.
Quelques autres épitaphes paraissent encore plus caractéristiques et nous montrent la population de Vienne sous un aspect assez gai. L'un de ces joyeux habitants, du nom de Sotericus, qui devait san9 doute à ses bonnes fortunes le surnom de « l’Amoureux », avait eu soin de s’élever de son vivant un tombeau sur lequel il avait fait graver : « Aux dieux mânes : M. Magius Sotericus, surnommé l’Amoureux, s’est élevé de son vivant ce tombeau, afin que sa mémoire fît bon voyage aux cris répétés d e Féliciter. »
Comme pendant, nous pouvons citer une femme du nom de Valeria Attica, qui était surnommée aussi « l’Amoureuse ». La délicace est môme du mari, qui semble avoir accepté assez philosophiquement l’aimable tempérament de sa femme.
Les noms de deux autres femmes nous sont restés avec la qualification d'arnica « amie» ou plutôt « maîtresse ». Il est vrai que, dans l’une, l'épithète damica est accompagnée du mot sanclissima , qui peut, à la rigueur, être considéré comme un correctif. Toutefois, les femmes auxquelles des étrangers ont élevé un tombeau et composé une dédicace où se trouve la mention d’« amie », sans désignation d’autre parenté, peuvent être très vraisemblablement soupçonnées d’avoir bel et bien été aimées pour leurs charmes. Le mot arnica , malgré tous les correctifs possibles, ne rappelle que des relations de plaisir.
Une autre femme enfin porte effrontément le surnom de lupa , « prostituée ». Et, bien que ce surnom semble lui avoir été donné dès sa naissance, et que l’inscription funéraire soit encore due à son propre mari, il n’en est pas moins vrai qu’elle dénote, sinon une réelle dépravation, du moins un singulier laisseraller et môme un véritable cynisme.
Signalons en dernier lieu deux épitaphes assez curieuses, absolument dépourvues de caractère religieux, ce qui est assez contraire à la manière sérieuse dont les anciens, païens ou
chrétiens, envisageaient la mort et le passage dans l'autre vie.
L’une de ces inscriptions, la plus curieuse, a été trouvée à Sainte-Colombe. C’est celle d’un véritable libre penseur de l’école de Lucrèce. Il n’est ni païen ni chrétien; il a interrogé en vain l’horizon obscurci et n’a vu aucune lumière; découragé, il jette les yeux sur la terre, mère de toutes choses, et lui confie tristement son corps.
Un autre est un peu plus gai. C’est un indifférent, un épicurien du quatrième ou du cinquième siècle, du nom de Mercasto. Il fait écrire simplement sur son tombeau qu’il va maintenant reposer en paix, qu’il a vécu d’ailleurs soixante ans en parfaite santé, et que, pendant tout ce temps, il a mené joyeuse vie.
Ces quelques citations peuvent donner une idée générale de la physionomie morale de la ville de Vienne aux premiers siècles. C’était peut-être alors la plus belle, et très certainement la plus heureuse ville de la Gaule. On y travaillait et on y trafiquait assez peu; mais on paraît, en revanche, y avoir beaucoup aimé le luxe et les arts, la vie facile et le plaisir.
Sa situation topographique, l’admirable campagne qui l’entourait, le beau fleuve qui coulait au pied de ses murailles, la modération de son climat, en quelque sorte intermédiaire entre les brouillards glacés de Lyon, les tempêtes de vent et les poudreuses sécheresses de la Provence, la firent rechercher de très bonne heure par les riches patriciens de Rome et Gnirent par lui obtenir l’honneur d’une résidence impériale. C’était en outre un véritable carrefour. Nous avons vu que six routes y conduisaient; deux allaient à Lyon, deux vers les Alpes; une autre descendait le Rhône jusqu’à Marseille; une dernière, enün, se dirigeait vers le plateau central de la Gaule, du côté de l’Helvétie. Son enceinte de 6,000 mètres paraît pouvoir lui assigner une population moyenne de près de 100,000 habitants. C’était, Rome excepté, le taux moyen des grandes villes de l’époque.
La décadence commença avec les derniers siècles de l’empire.
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