CHAPITRE SEPTIÈME
de la fonte des neiges, celui de la Saône et de l’Isère réunies.
Sur la rive droite, le régime des affluents est encore plus désordonné. Les montagnes du Vivarais et des Cévennes ne peuvent permettre aux rivières transversales un bien grand développement ; mais c’est sur le versant méridional de ces montagnes dénudées que s’arrêtent les nuages poussés par les vents de l’Est et du Sud et saturés de vapeur d'eau. La condensation de ces masses aqueuses est quelquefois l’affaire de quelques heures. De véritables trombes s’abattent alors sur des pentes dégarnies de végétation; toutes les gorges deviennent de petits torrents rageurs qui s’ajoutent les uns aux autres, corrodent les rives, roulent des galets, déplacent des blocs de rochers, déracinent les arbres, emportent les récoltes, quelquefois même les bestiaux, les fermes et les ponts. Nous avons encore devant les yeux les terribles désastres causés par les crues de l’Ardèche et du Gardon en 1890, 1891 et 1892; et tous les riverains du Rhône ont conservé le souvenir des inondations formidables de 1856 et 1857, pendant lesquelles trois cours d’eau seulement de la rive droite, le Doux, l’Eyrieux et l’Ardèche, versèrent pendant quelque temps dans la vallée une masse totale de 14,000 mètres cubes à la seconde, c’est-à-dire autant que le Gange et l’Euphrate réunis en jettent normalement à la mer.
On est effrayé à la pensée de la coïncidence, à la rigueur possible de toutes ces crues latérales. Si la fonte des neiges alpines se produisait à peu près à la même époque que les avalanches d’eau qui tombent sur les montagnes cévenoles, toute la région inférieure de la vallée serait balayée par une crue diluvienne à laquelle rien ne pourrait résister. La plaine entière d’Avignon à la mer serait recouverte par Tinondation; et cette eau boueuse laisserait, en se retirant, de distance en distance, un dédale de marais sans écoulements et de cloaques pestilentiels. Fort heureusement, les pluies diluviennes sont presque toujours locales et non régionales, et ne s’abattent pas en même temps sur les pentes abruptes des Cévennes et du Vivarais, sur les forêts des Vosges, dans les gorges du Jura et sur les petits contreforts
DE LYON A AVIGNON
occidentaux des Alpes. Sans cette heureuse alternance, la région inférieure de la vallée serait à chaque instant menacée d’une ruine complète; elle aurait eu la plus grande peine à se constituer, ou, pour mieux dire, elle n’existerait pas.
Il est hors de doute que cette vallée du Rhône a été, dès l’origine des âges, une des régions les plus peuplées, et surtout les plus parcourues de l’Occident. Mais il est non moins certain que l’aspect général des lieux, les cultures du sol, le régime des eaux courantes, le climat lui-même, toutes les dispositions, en un mot, de ce qu’on pourrait appeler le théâtre géographique sur lequel les hommes se sont succédé depuis vingt ou trente siècles, ont subi quelques modifications
On sait qu’aux époques les plus reculées, et même encore à l’origine de notre ère, la vieille Celtique était presque entièrement couverte de forêts à peu près impénétrables, offrant sur beaucoup de points la même physionomie que l’Amérique du Nord au siècle dernier. La plupart des géographes classiques, et en particulier les « Commentaires » de César, ne laissent aucun doute à ce sujet. Les habitations des Gaulois, lorsqu’elles n’étaient pas perchées sur les hauteurs, castra , oppida , étaient presque toujours fixées sur la lisière des bois ou sur les berges des fleuves, jamais dans la plaine. On s’assurait ainsi des moyens de défense et de retraite, et on se préservait en même temps des chaleurs extrêmes de l’été. Les défrichements avaient déjà pris, à l’époque de la conquête, une certaine extension, dans la Narbonnaise surtout. On pratiquait dans les forêts de larges clairières; on fertilisait le sol, dépouillé de son ombrage, avec la cendre des arbres, le seul amendement connu. Les terres riveraines des fleuves, les petites plaines furent les premières déboisées et semées de blé et d’orge. Mais toutes les pentes, tous les plateaux supérieurs conservèrent pendant plusieurs siècles leur magnifique vêtement de verdure. La destruction presque complète des forêts a été en grande partie l’œuvre de l’homme civilisé. Incendiées pendant les guerres qui ont précédé la conquête et l’interminable série des brigandages armés qui l’ont suivie, mises