‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 98 sur 209 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

en coupes soi-disant réglées pour la transformation du sol forestier en vagues pâturages ou en territoire agricole, elles ont à peu près disparu; et ce changement de culture a eu pour résultat de modifier du même coup le régime de tous les cours d’eau. D’une manière générale, on peut dire que la terre a été appauvrie, la nature enlaidie, les climats gâtés.

A l’origine des temps historiques, l’homme n’avait pas encore abusé de &on pouvoir pour épuiser le sol qui le nourrit. Trop jeune et trop faible, inexpérimenté et mal outillé, presque sans besoins, il vivait des produits de la terre et ne la violentait pas. L’harmonie de la nature n’était pas aussi troublée que dans notre siècle d’extrême civilisation et d’exploitation industrielle; et, sans sortir du cadre de la Celtique, que recouvrait presque en entier un épais manteau de forêts à peine troué par des clairières et quelques défrichements locaux, on peut regarder comme certain que l’écoulement général des eaux était alors beaucoup plus régulier, les pluies annuelles plus abondantes, le climat par suite plus égal. Les eaux, que les branches entremêlées des arbres laissaient tomber goutte à goutte, suintaient à travers les feuilles mortes et le chevelu des racines, descendaient souterrainement dans les bas-fonds, jaillissaient de distance en distance en fontaines fertilisantes, et alimentaient ainsi graduellement les rivières et les fleuves dont les niveaux étaient sensiblement plus élevés, les débits plus abondants et surtout plus réguliers. Climat plus égal et plus humide, pluies plus fréquentes, plus prolongées et moins torrentielles, étiages plus élevés, crues modérées, inondations plus rares, navigabilité mieux assurée, flottage possible même sur les plus petites rivières, telles paraissent avoir été les conditions des grands fleuves et de leurs affluents aux âges primitifs de l’humanité; et ces conditions se sont à peu près maintenues pour toute la Gaule et en particulier pour la vallée du Rhône jusqu’aux premiers siècles de notre ère.

Les moindres cours d’eau avaient un certain débit en tout temps. Les plus modestes rivières, presque toujours flottables,

DE LYON A AVIGNON

pouvaient être utilisées pour les transports. L’Isère, la Drôme, TArdèche, l’Ouvèze, la Durance, qui sont aujourd’hui à peu près impropres à toute navigation et peuvent à peine servir au flottage, très exceptionnellement encore et sur de faibles parties de leur cours, avaient autrefois une batellerie organisée. La corporation des bateliers de l’Ouvèze et celle des bateliers de l’Ardèche nous sont connues d’une manière toute spéciale; et la Curie de Nîmes faisait à ses membres le même honneur qu’à ceux du collège « splendidissime » des bateliers du Rhône et de la Saône. Elle leur réservait vingt-cinq places au premier rang des gradins de son amphithéâtre. L’inscription existe encore, et on peut la lire au musée épigraphique de Nîmes sur un fragment du chaperon demi-cylindrique qui couronnait le mur du podium, de l’amphithéâtre. On n’a encore trouvé ni texte, ni monument, ni inscription mentionnant l’existence de corporations de bateliers sur l’Isère, la Drôme, la Sorgues, la Cèze ou le Gardon; mais il est hors de doute que tous ces cours d’eau étaient, comme l’Ardèche et l’Ouvèzc, de véritables chemins fréquentés par le commerce local, et que des bateaux à fond plat, quelquefois artificiellement soulevés par des outres pour diminuer leur tirant d’eau, ou des radeaux fabriqués avec les bois que fournissaient en abondance les pays riverains, étaient, en l’absence de roules régulièrement tracées et d’une viabilité satisfaisante, le mode de transport Je plus sûr et le plus répandu.

Comme culture générale, d’ailleurs, la vallée ne différait pas essentiellement, il y a vingt siècles, de ce qu’elle est aujourd'hui; et ce qui dominait, c’était la vigne et l’olivier.

Les marchands grecs de Marseille avaient, parmi les chefs gaulois, de très riches clients et devaient faire avec eux de fort belles affaires, si on livrait, comme le dit Diodore de Sicile, pour

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