CHAPITRE SEPTIÈME
un keranïum de vin l’esclave qui le servait (1). Pline nous apprend encore que, déjà de son temps, les vignerons de la vallée du Rhône avaient établi des fabriques, otficinæ, où ils sophistiquaient leur vin de toutes sortes de manières, et le chauffaient dans des étuves, afin de lui donner du corps, de la couleur et du montant (2) ; et Martial, qui aimait, paraît-il, le vin non frelaté, dit que ces mélanges étaient détestables, qualifie môme les vins de la région de Marseille de « poisons malfaisants », toxica sæva (3), et se plaint de la cherté de leur prix. Nos marchands de vin modernes, on le voit, peuvent donc invoquer la tradition à l’appui de leurs opérations de laboratoire et de leurs prétentions de vente; et le vin antique subissait, comme le nôtre, quelques manipulations fantaisistes.
L’olivier est l’arbre caractéristique de la région méditerranéenne. Mais c’est surtout l’arbre de la basse vallée du Rhône et de la Provence.
Lorsqu’on descend le grand fleuve de Lyon vers la mer, on voit, à partir de Valence, la vallée se resserrer peu à peu. Sur la rive droite, la vieille cathédrale de Viviers dresse au sommet d’une falaise ses clochetons gothiques. Les rochers se rapprochent, et le Rhône traverse une cluse étroite où les ingénieurs, à court d’espace, ont établi deux voies superposées, la route et le chemin de fer.
Au sortir de la gorge, la vallée s’ouvre tout à coup, et on entre dans ce triangle privilégié dont les Cévennes et les Alpes forment les deux côtés, et la Méditerranée la base. Là, sous l’influence du soleil et du mistral, la Provence revêt le climat sec qui la caractérise; et l’olivier apparaît pour la première fois sur les coteaux qui dominent le village de Donzère. C’est ainsi que finit le Nord de la France et que commence le Midi. Sur toutes les pentes, .dans toutes les plaines, on le voit moutonner, « troupeau sobre et utile, le seul qui convienne à ces terrains pierreux brûlés par
(t) Diod. Sic , V, 26.
(2) Pline. Hixt. nU., XIV, III, vi; XVI, vin.
(3) Martial, X. Épigr. XXXVI, LXXXH, etc.
DK LYON A AYIGNON
le soleil » (1). Tel il est aujourd’hui, tel il était il y a plusieurs siècles; car c’est un arbre pour ainsi dire immortel. Il renaît de sa souche. Le vieux tronc se creuse et se dessèche; on le remplit de pierres et de lerrc pour qu’il puisse résister à l’action du venl. Chaque année, on amoncelle autour de lui un peu d’humus végétal. La cime monte, l’écorce « rejette »; et le vieil arbre noueux en est comme rajeuni, se pare de verdure et se couvre de fruits. Chaque olivier est moins un arbre qu’un groupo d’arbres, une sorte de faisceau de colonnes tordues et violemment réunies. Des tiges nouvelles s’incorporent sous la môme écorce à la tige maternelle, et la jeunesse toujours renaissante des membres semble assurer à la souche primitive' une sorte d’éternité.
Les textes des géographes classiques, Varron, Pline, Strabon, nous apprennent que la culture de l’olivier était à peu près aussi répandue aux premiers siècles que de nos jours; et Pline rapporte môme l'observation très précise faite par Théophraste, trois cents ans avant notre ère, sur la. localisation de cette culture essentiellement méditerranéenne. « L’olivier, dit-il, ne peut croître ni se développer à plus de 50 milles de la mer. » La mer, pour les anciens, c’était la Méditerranée; et les 50 milles représentent bien à peu près la distance de Donzère, où l’on voit en effet apparaître les premiers oliviers, aux anciennes lagunes qui entouraient la ville d’Arles et que l’on pouvait considérer alors comme une dépendance de la mer. La zone de l’olivier ne s’est donc pas déplacée depuis des siècles. Strabon vantait les excellentes huiles des environs de Marseille; et de son coté Athénée racontait, d’après Posidonius, que de son temps les Gaulois du Nord n’en faisaient guère usage. « Elle était rare, dit-il, elle leur convenait peu, et ils n’y étaient pas habitués. » Il en est encore de même après vingt siècles. La cuisine à l’huile des Provençaux n’a pas plus de succès chez les Parisiens que chez les anciens Gaulois.
(!) Taine, UHalie.