CHAPITRE XVI
paresseux, débauché et imprévoyant, si ses penchants le portent à cela, sans que ni lui ni les siens en éprouvent aucune conséquence fâcheuse.
Il est vraiment déplorable que tant d'honnêtes gens, ouvriers ou autres, se soient laissé séduire par ces fallacieuses théories, au point de croire que le bonheur du genre humain tout entier peut être le résultat du coup de baguette magique d'une révolution, détruisant par la violence, le fer et le feu ce que nos pères ont édifié si péniblement, au prix de tant de sacrifices continués pendant/des siècles, pour y substituer la formule sociale non encore expérimentée de quelque novateur téméraire, ou plutôt la vieille formule du communisme, renouvelée des Cretois ou des Spartiates, après avoir été volontairement abandonnée par tous ceux qui ont essayé de mettre en pratique quelques-unes de ses nombreuses variantes.
Depuis bien des siècles que dure sa lutte contre l'ignorance et la perversité, ses deux plus cruels ennemis, l'humanité n'a encore conquis qu'une part de bien-être bien faible et bien inégalement répartie; et quoiqu'en cela, comme en toute autre chose, le progrès engendre le progrès, il faudra beaucoup d'autres siècles de luttes pacifiques encore avant que l'homme parvienne à substituer assez de lumières et d'honnêteté à son ignorance et à sa perversité natives , pour qu'il puisse aspirer au bien-être universel, si tant est qu'il soit susceptible d'être atteint. Il n'y parviendra qu'en conquérant de l'empire sur ses passions : tout relâchement, tout déchaînement de celles-ci et par conséquent toute violence est un
pas en arrière dans la voie de la civilisation, au lieu d'être un pas en avant.
L'empire exercé par l'homme sur ses passions , le savoir qui lui fait dompter les forces de la nature, voilà ce qui le rend réellement puissant et libre. Mais liberté implique responsabilité, et, selon l'usage qu'il fera de cette liberté , il sera récompensé par le bien-être et la dignité, ou puni par la misère et l'abjection. Organiser les choses autrement, ôter à l'homme la responsabilité de ses œuvres, c'est lui ôter la liberté en même temps; et s'il est possible qu'il jouisse alors d'un certain bien-être, ce ne peut être que le bien-être inerte et passif de l'esclave ou de la brute bien repue, dont l'homme raisonnable ne voudrait à aucun prix.
En abolissant la propriété individuelle, soit pour la rendre collective, soit pour la partager par lots égaux, entre tous, et en détruisant le capital, on ruinera bien certainement les riches, mais il est bien plus certain encore qu'on n'enrichira pas les pauvres. On créera l'égalité, mais ce sera en ravalant tout le monde au niveau le plus bas de l'échelle sociale, celui de la misère et du dénûment. Tandis que le progrès lent et pacifique, résultant du développement de la moralité et de l'intelligence chez les masses, tend à l'égalité aussi, mais à l'égalité au niveau le plus élevé de l'échelle sociale, en permettant à tout homme, pourvu qu'il soit probe, actif et intelligent, d'aspirer à devenir capitaliste ou propriétaire à son tour sans commettre ni injustice ni spoliation envers personne.