‹ Du salaire (volume 2)Chapitre 28 sur 132 · CHAPITRE UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE UI

Pour que l'État fût fondé à imposer un enseignement et à le rendre obligatoire, il faudrait, avant tout, qu'il pût garantir que cet enseignement est parfait et le seul parfait; or, comme un gouvernement se compose d'hommes qui n'ont pas reçu du ciel, en même temps que le pouvoir, le don d'infaillibilité, cette garantie est impossible.

Mais , dit-on parfois : l'État , en vue de l'intérêt social, lésé par l'ignorance, source féconde de maux pour la société, peut exiger de tout père de famille qu'il fasse instruire ses enfants, sans lui ôter le choix de l'instruction qu'il préfère.

L'intérêt social ne peut être légitimement invoqué pour justifier une atteinte à la liberté individuelle ou au droit de propriété ; admettre le contraire ce serait jeter la société en plein communisme; mais on peut, à plus juste titre, réclamer l'intervention de l'État afin de rendre obligatoire un certain degré d'instruction pour les enfants, en vertu du droit qu'ont ceux-ci d'obtenir de leurs parents les moyens de pourvoir, par eux-mêmes, à leur existence, moyens parmi lesquels il faut ranger aujourd'hui, en première ligne, l'instruction nécessaire pour se comporter dans le monde en citoyen utile à lui-même et à la société. Il est regrettable que le contrôle de la société sur la manière dont les parents remplissent leurs obligations naturelles envers leurs enfants, ne puisse s'exercer que sur le degré de développement qu'ils donnent à l'intelligence de ceux-ci, et nullement sur celui que réclament, non moins impérieusement, leurs facultés morales, pour se confor-

mer à cette sentence de Rabelais : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme (1). »

Il faut, pour que l'État puisse imposer aux citoyens une obligation efficace , qu'il s'assure préalablement s'il existe des moyens de la remplir. Il doit donc déterminer le degré d'instruction qu'il juge nécessaire et la manière de constater que les connaissances exigées ont été réellement acquises. Par cela seul aussi que l'État oblige les parents à recourir aux services des instituteurs, il investit ceux-ci d'une espèce de monopole dont ils peuvent abuser, et si, pour y remédier dans les localités où ce monopole n'est pas annulé par une concurrence suffisante, il crée lui-même des établissements d'instruction, ce monopole passe, de fait, entre ses mains, car aucun instituteur privé, qui a besoin de faire des bénéfices pour vivre, ne peut lutter contre un établissement public dont les employés reçoivent de l'État des appointements fixes, qu'il y ait bénéfice ou perte dans l'entreprise ; alors la situation est la même que si le gouvernement accaparait l'instruction pour lui seul.

C'est là, malheureusement, une tendance assez générale chez les gouvernements , et dont nous

(1) Cette question a donné lieu à une discussion très intéressante entre MM. G. de Molinari et Frédéric Passy , publiée dans YÉconomistc belge, Années 1857 et 1858. Elle est reproduite dans un volume intitulé : De renseignement obligatoire, discussion entre MM. F. Passy et G. de Molinari (Paris, Guillaumin, 1859).

M. Frédéric Passy a publié aussi une remarquable étude sur le rôle de la famille dans l'éducation, dans ses Mélanges économiques (Paris, Guillaumin, 1857.)

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