‹ Du salaire (volume 2)Chapitre 47 sur 132 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

vrait-il s'arrêter? On voit facilement quels sont ceux qui perdraient à ce qu'une telle iniquité fût commise, mais il n'est pas aussi aisé de voir qui y gagnerait.

Sachant maintenant ce que c'est que le capital, il reste à examiner comment il agit comme auxiliaire du travail et quels sont les résultats de sa coopération. C'est ce que nous allons essayer de montrer par un exemple.

Un pauvre ouvrier, moitié bûcheron, moitié menuisier, n'avait pour tout instrument qu'une hache, qu'il maniait, avec dextérité et activité, et cependant en confectionnant des meubles grossiers et des instruments aratoires pour les gens du petit village qu'il habitait, il avait de la peine à gagner la subsistance de sa famille en travaillant douze heures par jour. Appelé à la ville voisine par quelque affaire, il y remarqua des menuisiers façonnant de jolis meubles avec facilité, en y mettant beaucoup moins de temps que lui, qui se croyait habile. Mais il remarqua en même temps que ses confrères se servaient d'outils divers, qui simplifiaient singulièrement leur travail, tels que scies, rabots, ciseaux, etc., dont jusqu'alors il avait à peine connu les noms. Il contempla pendant quelque temps la manière de fonctionner de ces outils et s'informa de leur prix. Il fut atterré en apprenant qu'ils valaient une somme bien supérieure à celle qu'il avait jamais eue en sa possession. Cependant en cheminant pour rentrer chez lui, il reprit courage; il se leva chaque jour une heure plus tôt et se coucha une heure plus tard que de coutume; il s'abstint d'aller au cabaret, ce qui lui eût fait perdre du temps

et l'eût engagé à dépenser ses épargnes. En continuant d'agir ainsi, en quelques mois il eut gagné de quoi s'acheter les principaux des outils qu'il désirait. Bientôt il sut les manier aussi habilement que sa hache, et alors il gagna autant en une demi-journée que naguère en un jour entier, de sorte qu'il aurait pu se reposer pendant six heures par jour sans dommage pour sa famille. Mais il avait acquis une telle habitude d'un travail assidu, qu'il ne lui en coûtait plus rien de le continuer. Aussi, il eut bientôt complété son outillage, augmenté l'aisance de sa famille, envoyé ses enfants s'instruire à l'école; il acheta même sa maison et un petit coin de terre sur ses économies, et lorsqu'il mourut à un âge avancé, honoré dans tout le pays , il eut la satisfaction de laisser à chacun de ses enfants un capital en connaissances acquises et en outils de leur profession, suffisant pour les garantir de la misère.

Voilà donc ce que peut produire le capital entre les mains de celui qui sait le faire valoir par son activité et son économie; mais aussi ces qualités sont-elles indispensables pour cela, car à peine aurait-on donné gratuitement un capital semblable à un ouvrier paresseux et dissipé, qu'il l'aurait gaspillé ou laissé périr faute de soin et d'activité.

C'est ainsi que l'on voit souvent les grandes fortunes amassées par des gens intelligents, actifs et économes, être dissipées par leurs enfants, s'ils ont cru pouvoir se dispenser d'inculquer à ceux-ci les mêmes habitudes, nécessaires pour conserver le capital comme pour l'acquérir.

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