CHAPITRE VII. 9S
L'ouvrier n'est donc pas aussi déshérité de la fortune qu'il le croit généralement, puisqu'il dépend souvent de ses propres efforts de l'acquérir pour lui et pour ses enfants, tandis que l'on voit fréquemment des familles riches déchoir et les descendants reprendre rang dans la classe des ouvriers d'où leurs ancêtres étaient sortis parce que, élevés dans l'aisance, ils ont négligé d'acquérir les habitudes de travail, d'ordre et d'économie, indispensables à la conservation du capital.
Il arrive souvent que le possesseur d'un capital ne sait pas ou ne veut pas le faire valoir lui-même. Alors il en loue l'usage à quelque entrepreneur d'industrie, moyennant une rétribution à laquelle on donne le nom d'intérêt, et qui se proportionne principalement à la durée du prêt et à l'importance du capital prêté, mais qui varie aussi en raison d'autres circonstances, que nous allons examiner.
Afin de se rendre un compte exact de ces circonstances, il importe essentiellement de savoir que l'intérêt se compose de deux éléments distincts, que l'on a trop souvent le tort de confondre : le loyer proprement dit et la prime d'assurance.
Le loyer représente le service rendu par le prêteur à l'emprunteur; le prix de ce service qui est une marchandise, se détermine comme celui de toute autre marchandise, comme celui du travail de l'ouvrier, par le rapport de l'offre à la demande et tend à se rapprocher de ses frais de production. Ceux-ci ne sont pas susceptibles d'une évaluation directe, puisque le même capital peut être prêté
indéfiniment, s'il est convenablement entretenu, mais ils se proportionnent cependant à la difficulté plus ou moins grande de former le capital lui-même et à la privation que s'impose son possesseur en s'en séparant pour en laisser la jouissance à autrui.
Le loyer est d'autant plus élevé que le capital est plus rare, d'autant plus bas que celui-ci est plus abondant; l'ouvrier louera donc les instruments dont il se servira à un prix d'autant moins élevé qu'ils s'offriront en plus grand nombre : il est donc intéressé, autant que le propriétaire lui-même, à leur conservation et à leur multiplication. Loin donc d'applaudir aux folles prodigalités ou aux dépenses de pure ostentation du riche, ainsi qu'il le fait si souvent, l'ouvrier doit plutôt désirer voir celui-ci employer son superflu à grossir ses épargnes, qui deviendront une source intarissable de demande pour le travail, et de facilité pour l'obtention des instruments qui en accroissent les résultats.
Voyons maintenant si le capitaliste même en possédant le monopole le plus absolu de son capital, peut en abuser au point de tyranniser le travailleur, ou, ce qui revient au même, de lui enlever indûment une partie des résultats de son travail. Pour cela, nous aurons encore recours à un exemple : plusieurs bûcherons exploitent une forêt, pour convertir les arbres en planches; ils n'ont qu'un seul instrument : la hache, à l'aide de laquelle chaque homme ne parvient à faire qu'une douzaine de planches par jour. Survient le propriétaire d'une scie, qui offre aux bûcherons l'usage de son instrument,