‹ Du salaire (volume 2)Chapitre 58 sur 132 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

divisé, montrent une supériorité d'intelligence sur les campagnards dont les occupations varient à chaque instant. Ceci ne peut tenir à une différence de race, puisque la plupart des ouvriers des villes sont des descendants de paysans ; cela provient de ce que l'intelligence du campagnard se concentre sur un petit nombre d'objets ; son travail corporel et pénible ne facilite pas le développement de l'esprit; enfin, l'isolement dans lequel il vit, son éloignement de tout fait étranger à la vie habituelle, tout cela laissant son esprit dans un perpétuel repos, n'est nullement propre au développement de ses facultés intellectuelles qui, comme celles du corps, n'acquièrent de force que par un exercice constant. L'ouvrier dont le travail est divisé, en acquiert bientôt une telle habitude que ce travail s'accomplit machinalement, sans que son esprit y prenne aucune part; ce dont les tricoteuses nous fournissent un exemple bien connu; dès lors son esprit devient libre et se porte à étudier les objets nombreux et variés que la vie ouvrière des villes fait passer sous ses yeux. De plus, la division du travail implique l'aggloméraiion des travailleurs; l'ouvrier se trouve donc continuellement en contact avec ses semblables, et c'est la facilité qui en résulte d'échanger les pensées qui fait naître celles-ci, car il est à remarquer que l'homme qui ne peut manifester ses pensées, ni par la parole, ni par écrit, ni par des actes, finit par ne plus exercer cette faculté qui lui devient inutile et la perd totalement. Les nombreuses inventions dues à des ouvriers dont le travail est divisé,

prouvent d'ailleurs mieux que le raisonnement, toute l'activité dont leur intelligence est susceptible.

Quant à la dépravation morale, qui résulte, dit-on, de la division du travail , nous ne croyons pas non plus qu'elle soit aussi grave qu'on le prétend ; cette dépravation nous paraît le résultat d'un manque absolu d'éducation, beaucoup de parents ne se mettant aucunement en peine du développement des facultés morales de leurs enfants ou étant incapables d'y coopérer par l'exemple qui est cependant un des moyens indispensables d'y parvenir. Il ne faut pas oublier que si la dépravation paraît plus forte dans les villes que dans les campagnes, c'est, d'une part, que la tentation à l'immoralité est plus grande dans les premières, et que, d'un autre côté, le vice se cache plus facilement dans les secondes. La sévérité de mœurs et la décence parfaite qui régnent dans certaines villes manufacturières de l'Amérique du Nord, notamment à Lowell, montrent d'ailleurs qu'à l'aide d'une éducation convenable les habitudes morales ne sont nullement incompatibles avec la division du travail.

On reproche à cette division de faire baisser le taux du salaire des ouvriers, mais ce reproche résulte d'une confusion malheureusement trop fréquente entre le salaire et le prix coûtant du travail ; c'est ce dernier seul qui est diminué par la séparation des occupations. Supposons, en effet, un homme robuste et intelligent ayant un salaire élevé, obligé d'accomplir toutes les phases d'un travail, c'est à dire de transporter et de préparer les matériaux, de

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