CHAPITRE XI
quences sur la moralité des uns et des autres sont des plus déplorables.
Le père de famille qui se livre habituellement à l'ivresse est donc coupable, non seulement envers lui-même, mais aussi envers sa femme, à qui il doit « aide et protection » à la fois contre la misère et la faim, contre la surexcitation des passions provoquée par le mépris, la colère, les privations, et, plus que tout cela, par la vue de ses pauvres enfants, dont elle ne peut ni calmer la faim, ni soulager la souffrance, ni éloigner la lente et pénible agonie. Enfin, il est coupable aussi envers ses enfants euxmêmes, car, membre de la société moderne, il n'est plus le propriétaire de ceux-ci, mais le protecteur obligé, qui doit leur fournir les moyens matériels et intellectuels indispensables pour qu'ils deviennent un jour des citoyens utiles à eux-mêmes et à la société.
La femme et les enfants dont le mari et le père gaspille toutes leurs ressources au cabaret et se prépare, en outre, une vieillesse ou une mort prématurées, peuvent donc recourir en droit à la justice sociale pour qu'elle oblige ce mari et ce père à remplir les devoirs que ces qualités lui imposent. Mais la femme et les enfants de celui-ci sans instruction et réduits souvent au dernier degré du dénuement, peuvent-ils invoquer la justice des tribunaux, et surtout attendre les effets de son action, toujours si lente et si peu certaine? Non , ils ne le peuvent pas et pour que la société leur vienne en aide, d'office, en contraignant le père de famille à remplir ses obli-
galions envers eux, ils peuvent invoquer les mêmes raisons que M. G. de Molinari donne en faveur de cette intervention, quand le père de famille refuse d'instruire ou de faire instruire ses enfants. (Voir l'ouvrage intitulé : de l'Enseignement obligatoire, discussion entre MM. G. de Molinari et Frédéric Passy, déjà cités plus haut.)
Nous savons qu'en ceci nous touchons à une question des plus délicates et des plus controversées : la limite qui sépare le droit individuel du droit social, le point où cesse la liberté du père de famille pour faire place à ses obligations envers les siens, et le pouvoir que possède ou non la société de lui faire remplir ces obligations alors qu'il s'y refuse; nous comprenons et nous respectons les justes susceptibilités que de telles questions soulèvent chez les partisans de la liberté individuelle, surtout à une époque où cette liberté est encore en butte à tant d'attaques injustes et passionnées, mais ce n'est cependant pas parce que la question est délicate, parce que des limites sont difficiles à poser, qu'il faut renoncer à chercher la solution de l'une ou à déterminer la véritable position des autres *.