‹ Du salaireChapitre 10 sur 136 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Il ne doit donc pas être difficile de les prévenir ou de les atténuer, au moins en grande partie, par quelques sages conseils hygiéniques donnés aux groupes d'ouvriers qui se trouvent dans des circonstances analogues et surtout à leurs femmes. Les patrons ou les entrepreneurs d'industrie, qui sont intéressés à ce que leurs ouvriers jouissent d'une bonne santé, devraient, autant dans leur propre intérêt que par sollicitude pour les ouvriers, mettre tous leurs soins à ce que ceux-ci reçussent fréquemment et à dose suffisante, les exhortations hygiéniques qui leur seraient utiles, car ils sont en définitive, au moins moralement leurs associés.

On ne manquera pas de nous objecter que le salaire actuel de l'ouvrier est loin d'être suffisant pour lui permettre d'observer nos recommandations hygiéniques ; mais nous répondrons à cela que certains soins ne coûtent aucun argent, mais seulement un peu de peine ou de précaution et qu'ils finissent par ne plus rien coûter du tout, dès qu'on en a pris l'habitude.

Quant aux soins qui exigent des frais, l'ouvrier pourrait encore les prendre en réduisant, non l'usage raisonnable, mais seulement l'excès des boissons alcooliques et du tabac ; il s'ensuivra bientôt, d'ailleurs, une autre économie, celle des frais de médecin et de médicaments et celle des pertes occasionnées par le chômage pour maladie.

Dans ce qui concerne la disposition hygiénique des logements et des ateliers, l'ouvrier a le droit de montrer quelque exigence à cet égard, lorsqu'il

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contracte un engagement avec un patron, car il s'agît ici de ses intérêts les plus précieux : la santé et la vie pour lui et pour sa famille. D'un autre côté, il est de l'intérêt du patron lui-même de satisfaire à ces justes exigences en ce qui le concerne directement, et d'aider les ouvriers à trouver les habitations les plus salubres. En général les entrepreneurs d'industrie qui se sont occupés avec zèle d'assurer à leurs ouvriers des habitations saines, spacieuses, commodes et propres, ont fait autant une spéculation avantageuse qu'une bonne action. Il en est de même de ceux qui usent de l'influence qu'ils exercent sur leurs ouvriers pour leur inspirer de bonnes habitudes morales et hygiéniques. Quand maîtres et ouvriers s'entendront pour améliorer les conditions hygiéniques du séjour, du travail et des habitudes, l'accroissement du salaire viendra faire le reste par surcroît sans détriment pour personne. La force de l'ouvrier, c'est à dire l'intensité et la durée des efforts qu'il peut faire et renouveler chaque jour sans se fatiguer, dépend de sa constitution native, du développement que celle-ci reçoit par l'éducation physique et de l'état de sa santé. Un enfant sain et bien conformé étant donné, celui-ci peut devenir un homme robuste et capable de supporter la fatigue d'un travail régulier et assidu, s'il a été élevé dans de bonnes conditions hygiéniques, c'est à dire dans une habitation saine, sèche, propre, bien éclairée et bien aérée, s'il a été tenu proprement et nourri sainement et en proportion de son développement; si des ablutions de tout le corps à

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Teau* froide, suivies d'exercices corporels proportionnés à ses forces, ont favorisé ce développement. La marche et la course à l'air libre, tous les exercices gymnastiques, un travail corporel modéré et progressif, l'habitude d'endurer les températures extrêmes sans de grandes précautions, tQut cela peut développer à un assez haut degré les forces musculaires de l'enfant et du jeune homme, et en faire un ouvrier robuste. Mais pour que celui-ci conserve sa force le plus longtemps possible, deux conditions sont requises : une alimentation convenable et un repos suffisant.

L'homme qui vit sédentaire et sans accomplir de grands efforts, dans un lieu fermé où l'air ne se renouvelle que lentement, n'a besoin que d'une assez faible quantité de nourriture pour le maintien de son existence, et ordinairement son choix se portera plutôt sur des aliments féculents que sur ceux qui, à volume égal, renferment une plus grande quantité de substance nutritive.

Il en est bien autrement dès que cet homme s'agite et se donne du mouvement dans un air sec, pur et vif. Sa respiration est alors activée, le sang circule plus rapidement, il s'évapore par les poumons et par la peau, le poids du corps éprouve une diminution sensible au bout de quelques heures et l'on peut affirmer positivement que les muscles s'usent par le travail.

Cet état de choses, l'usure des muscles et l'évaporation du sang se traduisent par la fatigue, . la faim, la soif et le sommeil. Ces besoins doivent être

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satisfaits à de certains intervalles, autrement il en résulte une déperdition de forces, la maladie et finalement la mort, si les efforts se prolongent sans que les besoins qu'ils font naître soient satisfaits. Le repos, dont une partie doit être consacrée au sommeil a besoin de durer au moins aussi longtemps que les efforts qui ont occasionné la fatigue, et même beaucoup plus longtemps si celle-ci a été grande. Il résulte de là que le maximum de travail qu'un homme puisse fournir par jour, d'une manière continue, ne peut excéder douze heures, et doit rester d'autant plus au dessous de cette limite, que ce travail exige un déploiement plus grand et plus continu d'efforts musculaires. Chaque fois que l'ouvrier est obligé de travailler au delà de ce terme, ses forces et sa santé s'épuisent plus ou moins rapidement, à moins qu'il ne s'arrange de façon à ralentir sensiblement son travail ou à en diminuer l'intensité. C'est là ce qui arrive bientôt pour tous les ouvriers, et dans la crainte de dépasser la limite et de nuire ainsi à leur santé et à la conservation de leurs forces, ils restent généralement bien au dessous; ce qui est prouvé par ce fait péremptoire que, dans beaucoup d'ateliers, on a trouvé de l'avantage à fixer la journée de travail à dix heures au lieu de douze, malgré la perte d'intérêt qui en résulte pour le capital mis en œuvre par ce travail. En Angleterre, dans certaines industries, le travail qui, pendant quelque temps, avait été poussé à quatorze heures par jour a été réduit à cinquante et une heures par semaine ou à huit heures et demie par jour en moyenne, en

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comprenant le chômage du sanoedi après deux heures du soir, et l'on a trouvé qu'à cette limite correspondait le maximum de travail. D'autres expériences ont donné le nombre de dix heures comme correspondant à ce maximum qui dépend d'ailleurs de la nature du travail à exécuter.

La nourriture doit s'accroître et devenir plus substantielle à mesure que le travail augmente, surtout s'il s'accomplit en plein air et si la température n'est pas très élevée. Tous les officiers ont observé que le soldat, qui, en garnison, se contente facilement d'une ration de pain de froment non bluté, de quelques légumes et d'un peu de viande bouillie, trouve cette ration insuffisante dès qu'il entre en campagne; il ne peut alors marcher qu'à petites journées, et beaucoup d'hommes tombent malades ou épuisés de fatigue; il supporte au contraire des marches plus fortes et des fatigues plus grandes dès qu'il est soumis au régime plus substantiel d'une forte ration de biscuit blanc et de viande rôtie. Ce qui est vrai pour le soldat doit être vrai aussi pour l'ouvrier, et cependant on n'est pas encore généralement convaincu, de ce que, dans certaines limites, au moins, le travail dont il est capable se proportionne à la quantité et à la qualité de la nourriture qu'il consomme dans un temps donné. L'ouvrier lui-même ne sait pas bien à quoi s'en tenir à cet égard et quand ses forces sont épuisées il a plus de confiance dans l'efficacité d'un verre de bière, de vin ou d'eau-de-vie pour les renouveler que dans une tranche de bœuf grillé! car il confond généralement l'effet momentané mais

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immédiat du stimulant avec l'effet plus lent mais durable du fortifiant, et il ne s'aperçoit pas de ce que le premier est bientôt suivi d'une lassitude plus grande, tandis que le second n'amène pas ce résultat.

Il a fallu des expériences comparatives nombreuses et bien établies pour convaincre les maîtres et les ouvriers de la vérité de ce que nous venons d'exposer. Il y a quelques années, le développement rapide pris par nos usines métallurgiques et nos voies ferrées attira en Belgique des entrepreneurs anglais qui se firent suivre par des ouvriers de leur pays, auxquels ils payaient des salaires beaucoup plus élevés que ceux de nos ouvriers wallons ou flamands. Malgré cette différence considérable du prix de la journée, augmentée encore par les frais de voyage et de séjour des ouvriers anglais, le travail de ceux-ci coûtait moins cher, parce qu'il avançait plus rapidement.

On crut d'abord, assez généralement, que cette différence tenait à une supériorité native de la race anglaise sur la race belge ; cependant beaucoup de nos ouvriers protestèrent contre cette supposition humiliante pour eux, et affirmèrent que s'ils étaient nourris comme les Anglais, ils accompliraient le même travail. Alors des expériences comparatives furent tentées dont les entrepreneurs consentirent à faire les frais, et l'on vit que des terrassiers, par exemple, qui, mal nourris, avaient de la peine à gagner fr. 0, 90 à fr. 1 par jour en travaillant à la tâche, obtenaient fr. 3, 00 à fr. 3, 50 après avoir été

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