CHAPITRE XXm
DES CONSOMMATIOKS PKIVÉES.
Préceptes qui doivent servir à les régler. — Consommations lentes recommandées par Jean-B. Say. Motifs à Tappai de ce conseil. — Avantages des consommations en commun. Inconvénients qui peuvent balancer ces , avantages. —Les consommations en commun sont profitables au producteur. — Considérations sur le luxe. Dans quelje mesure le luxe est utile.
Ce que nous avons dit dans le chapitre précédent nous dispense de traiter d'une manière étendue des consommations privées, celles-ci devant d'ailleurs être dirigées, au moins autant par des considérations d'économie domestique d'hygiène et de morale que par les préceptes de l'économie politique proprement dite.
Toute personne sensée doit organiser sa dépense selon ses revenus, en distinguant avec soin de ceux-ci, pour les réserver à un autre emploi, ce qui n'est que la prime d'assurance contre le risque de perdre la totalité ou une partie des sources de ces revenus, ou ce qui doit servir à amortir un capital périssable comme celui de l'éducation et de l'apprentissage. Ceci déduit, le restant, ou le revenu net, doit d'abord être consacré à se procurer le nécessaire, c'est à dire ce qu'il faut pour le maintien de l'existence de celui qui le possède et de sa famille, en y comprenant les primes qui doivent contrebalancer les chances de maladie, de chômage, de mort prématurée, de vieillesse prolongée au delà de la durée des facultés intellectuelles ou des forces et toutes les autres éventualités de diminution des revenus ou d'accroissement forcé des dépenses; puis, s'il reste un excédant
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il peut être Yoné à V utile; si le revenu dépasse encore cette limite, il peut servir à se procurer V agréable.
Quand on a le choix des dépenses auxquelles on peut se livrer, J. B. Say recommande de préférer les consommations lentes à celles qui ont lieu rapidement : 1» parce que la jouissance en dure plus longtemps ou est plus souvent renouvelée ; 2® parce qu'il est plus facile de réduire ou de supprimer une telle dépense lorsqu'on la juge excessive, sans faire de sacrifices à son amourpropre ou à son crédit, car pour justifier cette réduction ou cette suppression de dépenses on peut alléguer que Ton a atteint le but que l'on s'est proposé en les faisant et que Ton juge inutile de les pousser plus loin ; comme par exemple quand il s'agit de meubles^ de livres ou d'objets d'art, tandis que la suppression d'une dépense journalière fait supposer que l'on est obligé de se priver d'une satisfaction que l'habitude a rendue indispensable ; 3* parce que, en cas de besoin, il est toujours possible de regagner une partie de la dépense en revendant les objets qui n'ont pas encore été entièrement consommés.
Florès-Estrada, dans son cours d'économie politique-éclectique, et Fourier, dans ses divers ouvrages, ont fait ressortir les avantages qui résultent des consommations en commun. Il est bon nombre de services en effet qui, une fois payés, peuvent profiter à des centaines et même à des milliers de personnes à la fois, aussi bien qu'à une seule, et dont le prix, réparti entre tous, est réduit à fort peu de chose pour chacun. On peut citer comme exemples la sécurité produite par un gouvernement, dont les frais ne croissent pas en proportion de la population qui en jouit," l'enseignement oral, les concerts, les représentations théâtrales, les cabinets de lecture, les journaux et bien d'autres encore. Nous citons à dessein ces nombreux exemples pour montrer que le principe des consommations en commun acclamé comme une sublime invention par les disciples de Fourier, est connue à peu près depuis l'origine de la société, qui en a fait de tous temps des applications plus ou moins ingénieuses et utiles.
Mais il ne oonviendrait pas de trc^ généraliser ces applications, qui s*étendront graduellement et spontanément comme une conséquence naturelle des autres progrès de la société ; en effet, il ne faut pas confondre le bon marché des consommations atec réconomie qui résulte de Tharmonie entre la satisfaction des besoins et la peine que coûte cette satisfaction. 11 importe peu qme cette peine soit faible, si la satisfaction qui doit en résulter, demeure incomplète. Certainement le régime des communautés religieuses, celui des casernes et des prisons est moins coûteux que celui dans lequel chaque ménage vit isolé, et cependant il est une infinité de personnes qui ne manquent ni de connaissances économiques ni de bon sens, qui préfèrent le coûteux régime du ménage isolé à la vie en commun à bon marché, parce que celle-ci ne réalise pas pour eux la satisfaction du besoin d*indépendance et de ce que les Anglais appellent home-life ou du chez -soi. On ne doit donc admettre le principe de l'économie des consommations en commun qu'avec cette restriction, qu'il faut avant tout que cette consommation soit librement consentie par ceux qui doivent en profiter.
Il est même probable que c'est le manque de cette liberté dans un grand nombre des cas auxquels ce principe a été appliqué, qui a retardé son adoption sur des bases beaucoup plus larges. C'est principalement chez les peuples qui, à cet égard, attendent toute organisation de l'impulsion donnée par une autorité supérieure et en dehors de la volonté commune^ qjie ce principe si fécond a reçu le moins d'applications.
Les consommations en commim ne sont pas seulement avantageuses au consommateur, elles le sont aussi au producteur en ce qu'elles tendent à rendre ses bénéfices plus réguliers et plus assurés. En voici un exemple : quand il n'y avait encore d'autre mode de locomotion rapide que la poste aux chevaux, ce moyen coûteux de transport n'était à la portée que d'un très petit nombre de personnes , et les bénéfices des maîtres de poste étaient si précaires qu'ils ne coi^entaient à exercer cette pro*
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féssion iqu'à la condition qu'elle fû.t privilégiée. Plus tard, les diligences, dont les services étaient accessibles à un plus grand nombre de personnes , parce qu'elles offraient plus de place et des prix plus modiques aux voyageurs, prospérèrent malgré les entraves que leur suscitaient les privilèges des maîtres de poste. Enfin les chemins de fer, malgré les frais considérables de leur établissement et de leur entretien, fout des bénéfices plus grands et plus certains que les postes aux chevaux et les diligences, parce que les services qu'ils rendent , étant communs à un très grand nombre de personnes, sont à la portée des moindres bourses. En résumé, les consommations en commun ont pour les producteurs cet avantage qu'elles multiplient presque indéfiniment la demande de leurs services, à la seule condition qu'ils sachent mettre ceux-ci à la portée du plus grand nombre possible de consommateurs.
Quelques mots maintenant sur le luxe qui a été si diversement apprécié par des auteurs, que les uns l'ont encouragé en y applaudissant, tandis que d'autres Font blâmé et auraient voulu le proscrire. Si l'on entend par dépenses de luxe celles qui ne satisfont que la vanité et le besoin d'ostentation , comme cette satisfaction ne peut être acquise que par l'humiliation et l'abaissement d'autrui, cette dépense eàt blâmable au point de vue de la morale et aii moins inutile au point de vue économique, puisque le bien résultant de la satisfaction d'un petit nombre est plus que compensé par le mal infligé à ceux qui en souffrent et qui sont plus nombreux ; et comme nous avons démontré, dans le chapitre précédent, que la, consommation est une perte quand elle n'est pas compensée par une somme équivalente de satisfactions, il en résulte que le luxe mal entendu est blâmable aussi à ce dernier point de vue. Mais si l'on entend par dépenses de luxe celles qui sont destinées à satisfaire le goût du beau ou à procurer des jouissances intellectuelles d'un ordre élevé même quand cette dépense est considérable, quand elle n'excède pas les moyens de celui qui la fait, et quand elle n'est
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pas prise sur le nécessaire, alors ni la morale ni Téconomie politique n*ont rien à y blâmer. Quoique cette dernière science recommande comme une œuvre utile à la société entière la conversion en capitaux de toutes les portions du revenu qui ne peuvent être consacrées à des consommations utiles et judicieuses, elle ne peut qu'approuver celles qui tendent, dans une juste mesure à former la demande de travaux intellectuels et artistiques de Tordre le plus élevé, à cause de Tinfluence bienfaisante et civilisatrice quç la culture des facultés dont le travail satisfait à ses besoins exerce sur les autres travaux de la société dont ils sont le complément indispensable.
Grâce à cet encouragement, qui institue une prime au mérite et une concurrence pour la gagner, les efforts méritoires deviennent plus communs et leurs résultats, moins onéreux, atteignent à la portée de classes plus nombreuses de la société. Il est peu d'objets commodes et élégants, accessibles aujourd'hui aux moindres fortunes et d'un usage général, qui n'aient commencé par être des objets de grand luxe réservés à quelques personnes riches, dont la consommation , s'étendant peu à peu , peut-être même par l'effet du sentiment peu louable de la vanité, a provoqué la recherche de perfectionnements successifs qui ont mis ce luxe à la portée de tous. On peut citer comme exemple les chemises que les reines et les princesses portaient seules il y a quelques siècles, les gants fort rares sous Henri IV, les livres, les tissus de soie, de coton, etc.
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