CHAPITRE m
en est-il, en pareil cas, qui fassent de cette fortune un usage judicieux et prudent? Combien en est-il à qui elle n'inspire pas des idées folles de vanité et d'orgueil déplacé?
Ce n'est pas en vain que la sagesse populaire a caractérisé ce fait si fréquent par le proverbe : « Ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour. »
En serait-il encore de même si l'ouvrier avait gagné lentement et avec peine un peu d'aisance? Ne sentirait-il pas alors tout le prix d'un bien péniblement acquis, et n'est-il pas à présumer qu'il en userait avec modération?
Quant à l'instruction de l'ouvrier , il est si rare qu'il en ait, qu'il est fort difficile de juger de l'usage qu'il en ferait après l'avoir acquise. Ordinairement on se borne à lui enseigner la lecture, sans lui montrer l'emploi qu'il peut faire de cette connaissance ; il s'en sert ensuite bien ou mal, et l'instruction qu'il acquiert ainsi sans guide est plus souvent mauvaise que bonne, car, suivant en cela les tendances naturelles de l'homme, il écoute plus volontiers ce qui flatte ses penchants que ce qui tend à les corriger dans ce qu'ils ont de vicieux.
Il est certain qu'une instruction mal dirigée, une éducation qui développe en lui des goûts ou des besoins qu'il ne peut parvenir à satisfaire, ou qui lui fait considérer sa profession comme humiliante ou dégradante, cette éducation, fût-elle très soignée d'ailleurs et très bien appropriée à un homme d'une condition plus élevée, n'en serait pas moins pour l'ouvrier un don funeste.
Googk
80 DUSiLAKC
Cependant, on petit remarquer que les oavriera de la partie orientale des États-Unis, et aussi ceux de l'Angleterre, depuis que Finstruction est deven«e plus générale parmi eux, ont une conduite plus digne, plus régulière que celle des ouvriers chez d'autres peuples ; qu'ils se livrent moins souvent à des excès répréhensibles ou à des coalitions dont l'expérience, autant que quelques notions économiques, leur ont démontré l'inutilité et les effets nuisibles pour eux.
Quelle est donc l'instruction qui convient réelle^^ ment à l'ouvrier?
Ceci n'est pas très facile à préciser, et quand on songe à tout ce qui serait utile qu'il sût, on est étonné du nombre des connaissances dont il pourrait tirer parti, et l'on se demande comment il pourra les acquérir.
En ce qui concerne l'instruction purement intellectuelle, nous voudrions que l'ouvrier connût, indépendamment de la lecture, de l'écriture, les quatre règles d'arithmétique, les proportions, quelques notions très élémentaires de physique, de météorologie, d'hygiène; un peu de géographie, surtout celle de son pays; fort peu d'histoire, nous la croyons médiocrement utile à celui qui n'est pas assez instruit pour pouvoir l'embrasser dans son ensemble et en saisir la philosophie ; une idée des droits et des devoirs du citoyen, tels qu'ils sont déterminés par la constitution et le code civil, et enfin quelques notions techniques appliquées à la profession que le jeune homme se propose d'embrasser.
yGoogk
Sous te Tappart moral, bous voudrions qu'on lui aisdgnât ses devoirs religieux d'une manière plus ÎDtelligeMe que cela se fait ordinairement; car, en général, l'ouvrier pratique le dogme machinalement et sans se rendre compte des m<rtifs de ce qu'il fait, sans que ses croyances s'appuient sur un fondement bien solide.
Mais ce qui surtout exige un soin particulier, c'est d'inculquer à l'enfant de l'ouvrier des idées nettes sur ses devoirs envers lui-même , envers sa familte et envers la société. Ce soin est généralement abandonné an hasard à notre époque ; on n'a donc pas le drat de s'étonna quand on trouve si peu d'hommes dont la probité soit susceptible de résister à ^toutes les épreuves.
Nous ne nous dissimulons en aucune façon la difli^ culte de cet enseignement, qui doit consister, comme tout autre, en trois branches : le précepte, l'exemple et la pratique.
Le précepte est facile à enseigner, et cependant, dans quelle école peut-on apprendre une saine morale d'une façon simple et logique ?
Puis, le précepte inculqué, il faut le montrer en action par l'exemple, et, ici, nouvelle difficulté! Dans quelle famille d'ouvrier l'enfant trouvera-t-il cet exemple donné d'une manière irréprochable? A quoi lui servira- t-il qu'on lui enseigne à ne pas mentir, s'il voit tous les jours le mensonge pratiqué autour de lui pair les êtres pour lesquels il professe le plus d'estime et de respect?
Qui prendra ensuite le soin, qm aura la patience
yGoogk
d'enseigner à l'enfant et au jeune homme à pratiquer par lui-même le précepte moral qu'on lui a appris et dont l'exemple lui a été montré, et de lui en faire acquérir l'habitude, qui seule peut affermir ses pas dans le rocailleux sentier du devoir?
Y a-t-il, même dans les familles aisées, et où les parents ont reçu^ ce que l'on nomme la meilleure éducation, beaucoup de ceux-ci qui veillent, avec une sufiisante sollicitude, à ce que leurs enfants acquièrent cette précieuse pratique, sans laquelle la théorie et l'exemple servent à bien peu de chose?
Hélas ! il faut bien Tavouer, — et c'est là la plaie la plus profonde et la plus incurable de la société moderne, — c'est un souci que prennent bien peu de parents et qu'ils abandonnent le plus souvent à des mercenaires, sans trop s'inquiéter de la manière dont ceux-ci s'en acquittent.
Personne ne niera que, pour qu'un enfant apprenne à danser, par exemple, il ne suffît pas qu'on lui explique les figures et les mouvements, et qu'on les exécute devant lui ; tout le monde dira qu'il faut, en outre, qu'il s'exerce à les faire par lui-même, sous les yeux du maître et aidé d'abord de ses conseils. Et il serait inutile de suivre la même voie quand il s'agit d'une chose aussi importante et aussi difficile à,pratiquer que la morale!
On voit, par ce qui précède, que ce genre d'éducation ne peut être entièrement donné dans les écoles, mais que les parents y doivent prendre une part essentielle. Nul effort pour améliorer la condition morale de la classe ouvrière n'aura donc de
yGoogk