CHAPITRE IV
seraient donc, ou réduiraient, dans une proportion considérable leur offre de travail rémunéré à la société, il en résulterait aussitôt une hausse assez forte du salaire des femmes, qui seraient obligées de continuer à ofifrir leur travail, car, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre premier, il suffit d'une faible diminution de l'offre existante pour produire cet effet.
Serait-ce un mal, et cette hausse du salaire des femmes tendrait-elle à produire un enchérissement correspondant de tous les produits créés par ce travail, enchérissement qui serait une perte sèche pour la société et qui retomberait sur les ouvrières, chaque fois qu'elles auraient à acheter elles-mêmes ces produits?
Nous savons que beaucoup de personnes inclinent à répondre affirmativement à cette question, et plus d'un disciple de Fourier, plus d'un économiste même a cherché les moyens d'exonérer la femme de l'obligation de tenir son ménage et d'élever ses enfants, en indiquant parmi ces moyens la vie du Forum, en plein air, les repas pris en commun chez des restaurateurs publics, faisant la cuisine pour tout le monde, les chauffoirs publics pour y passer les soirées d'hiver, l'éducation commune pour tous les enfants, par les crèches, les écoles gardiennes, les lycées, les gymnases, etc., et bien d'autres institutions encore, destinées à diminuer le travail, et spécialement celui des femmes, en obtenant la même somme de satisfactions, ce travail étant ainsi rendu disponible pour la production industrielle.
Nous sommes certainement très partisan de toute
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invention, de quelque part qu'elle vienne, qui aurait pour résultat de produire une égale somme de satisfactions avec une moindre quantité de travail, pourvu qu'il nous soit bien prouvé que cette somme de satisfactions n'ait été amoindrie en rien. Or, c'est ce dont nous ne sommes nullement convaincu dans le cas dont il s'agit ici. Les peuples méridionaux peuvent préférer la vie au grand air, sous un ciel toujours bleu, aux douceurs du foyer domestique; leur nature expansive peut s'accommoder de la communauté des repas, de l'éducation, etc., qui multiplie les relations entre individus, enfin, des philosophes, peuvent se passionner pour quelques instants, de ce genre de vie qui leur semble réaliser l'idéal des sociétés antiques, mais les gens du Nord, aux idées plus positives, préfèrent à tout cela les douceurs intimes du chez soi, of sweet home, comme le disent d'une manière si expressive les Anglais et les Américains du Nord.
Pour réaliser ce bien-être du for intérieur, il n'ejst point de travail qui leur coûte, point de peine qui les rebute, et le loisir et l'aisance leur sembleraient trop chèrement achetés au prix du sacrifice de ces habitudes d'intimité.
Heureusement, ce sacrifice n'est pas nécessaire pour le progrès de l'humanité, car le travail n'est jamais perdu quand il trouve sa compensation dans une jouissance, celle-ci ne fût-elle pas évaluable en argent.
Nous répondrons donc négativement à la question posée plus haut : Non, la société ne perdra rien, et
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elle gs^era ptut6t à ce que le salaire du travail des femmes soit plus élevé; non, l'élévation de ce salaire n'aura pas pour conséquence nécessaire et inévitable, renchérissement des produits du travail féminin qui enlèverait aux femmes, par la consommation, tout ce qu'elles gagneraient de plus par la production.
Gela résulte de ce que, dans l'état actuel des choses, les femmes ne donnent qu'une très faible quantité de travail en échange de leur salaire insuffisant; quelque peu payé qu'il soit, ce travail est donc cher, car on n'y utilise, en général, que les moindres forcés des femmes, celles qui résultent de l'emploi de leurs facultés matérielles, tandis qu'on les utiliserait d'une manière beaucoup plus complète et plus fructueuse, si on leur permettait d'y joindre le concours des facultés intellectuelles et morales, ainsi que nous l'avons démontré au chapitre précédent. Or, pour que ces facultés puissent se développer par l'éducation et par l'instruction, il faut précisément que les femmes puissent acquérir le loisir qu'elles nécessitent et couvrir les dépenses qu'elles occasionnent, par un salaire plus élevé.
Il nous paraît donc incontestable, que la production des choses utiles, et par conséquent, le bienêtre de tous, aurait beaucoup à gagner à ce que le travail des femmes fût mieux rémunéré; puisque c'est là une condition indispensable pour qu'elles puissent appliquer à ce travail toute leur intelligence, et pour que celle-ci à son tour, soit toujours
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guidée par un judicieux usage de leurs facultés morales.
Ce n'est pas d'ailleurs, d'une simple question d'intérêt matériel qu'il s'agit ici, mais d'une question bien autrement importante de moralité et de dignité humaine, qui se lie plus intimement qu'on ne le pense à celle de l'équité dans la rémunération du travail (1). *
(1) Ce chapitre était écrit quand nous ayons eu connaissance au. livre de M. Jules Simon, intitulé : l'Ouvrière, Nous sommes heureux de voir réminent philosophe-moraliste arriver par ses méditations, à des conclusions à peu près semblables à celles de l'économiste. Le seul point sur lequel dous ne partageons pas entièrement l'opinion de M. Jules Simon c'est en ce que celui-ci admet la nécessité qu'il y a, pour beaucoup de femmes d'ouvriers, de travailler dans des ateliers, pour suppléer, par le produit de ce travail, au salaire insuffisant de leurs maris. Nous ne pouvons admettre cette nécessité, nous croyons qu'au contraire, dans la plupart des cas, l'absence de la femme de son ménage, porte à la famille un préjudice matériel au moins égal à la valeur du salaire qu'elle retire de son travail, sans tenir compte du préjudice moral qui résulte de celte absence , préjudice que M. J. Simon , loin de le contester, dépeint sous les couleurs les plus vives et les plus saisissantes.
Le véritable rôle de la femme dans la société, ne consiste pas tant à fournir directement un travail productif, qu'à bien aménager et à dépenser convenablement le produit du travail de son mari. Pourvoir aux f^esoins du ménage avec économie et prévoyance, faire régner dans la maison l'ordre, la propreté, le contentement , vaquer aux divers travaux du ménage , préparer l'éducation matérielle et morale de ses enfants, occuper à quelque travail lucratif, exécuté chez elle, le peu de temps qui reste disponible après tout cela, telle est sa tâche réelle, et cette tâche n'est certes pas moindre que celle du mari, et, tout calculé* ce qu'elle crée et conserve de valeurs par ce travail est bien supérieur à ce qu'elle pourrait gagner dans un atelier, même sans porter en compte le bonheur de la famille, la santé, la force d'esprit et de cœur des enfants.
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