LES COLOMBES BORROMÉES
De ma barque qui longe les rives du lac Majeui% je vois les huit conscrits de Pallanza qui marchent musique en tôte. Ils dansent, et autour d'eux dansent tous les polissons et les petites filles du bourg. De tratloria en traltoria, ils vont ainsi sous une profusion de soleil joyeux, et cela se déroule élégamment, comme une minuscule frise antique au bas de ces
admirables montagnes Un silence, puis la
musiquette reprend, glissant jusqu'à ma barque sur le lac qui l'adoucit. En marche pour des tmttorias encore! Tout Pallanza les suit. Pauvres petits hommes! Sous ce grand soleil c'est l'instant triomphal de leurs vies. Dans ce cortège de fête, nui animal (pi'ils mènent aux dieux pour honorer la Cité; ces cœurs simples n'ont rien à offi'ir qu'eux-mêmes et c'est à eux aussi qu'ils offrent des libations.
El (jucl incomparable paysage, auloui' de
ces chétifs qui vont à leur destin! Sur le lac Majeur, le ciel semble plus haut et l'horizon moins fermé qu'à Côme. Les montagnes y sont si belles, avec leurs courbes infiniment souples et fières et leur aisance de beautés naissantes, que je ne leur sens d'analogue que le jeune corps des femmes de Corrège ou les sentiments d'une pureté virile des jeunes gens de Platon. Chères montagnes, tantôt voilées dans les nuages, tantôt couchées au ras des flots, tantôt groupées comme des mauresques au cimetière, mais jamais sèches ni dures et, vers le soir, toutes vêtues par les ombres des plus souples velours. La vie ici est plus rare que sur ce brillant lac de Côme, et dans cet isolement le sentiment s'élargit, dépasse l'exquis pour alIciiKJre au sublime.
Mais voici le vapeur qui s'approche, image (lu travail consciencieux, faisant nn bruit de grosse bète toujours en effort. Avec lui, en une journée je ferai le tour du lac; je quitte ma barque trop lente pour mon impatience de la beauté.
Sur ce vapeur, je retrouve d'autres conscrits, qui vont sur la rive voisine, visiter des villages amis. Groupés à l'arrière sur des tonneaux, une plume à leurs humbles chapeaux, ils sont tous crêtes comme de jeunes coqs et fument de longs virginias ([)ar(ails et si injustement méconnus par de bons connaisseurs, par Teodor de Wyzewa et par Anatole France). Leur musicien les a suivis et, sans trêve, dans cette coupe sublime de lumière et d'eau bleue, jette du Yerdi frelaté et des chansons napolitaines; tout cela bien suspect, mais emporté dans l'élan de cet incomparable après-midi. Les yeux aussi de ces petits hommes sont d'une parfaite stupidité, si veules, et pourtant cette bande de pauvres gens collabore à l'harmonie de l'ensemble.
Au long de la rive, de simples terrasses gagnées à grands travaux sur le lac, six arbres plantés sur un petit cap et qui supjmrtent de longs filets de pêcheurs, des bancs de granit disposés juste dans le sens du sublime, dénotent un art de la volupté, un luxe sans richesse, auprès de (juoi les combinaisons d'un Hoth-
scliild, voire d'un Louis XIY, ne sont (jue de basses oslenlalions. Jamais au plaisir ne s'associe ici la notion d'argent. On s'abandonne au Imnhcur ambiant sans pensée, et il nous pénètre par tous les sens : parfums, couleurs, bruissement de la lumière et de l'eau, légèreté de
l'atmosphère Soudain a retenti l'appel des
matelots, l'arrêt d'fsola Bella.
Isola Bella, la })erle du lac Majeur, le lieu légendaire de la douceur et de la beauté, où tout notre être est raréfié ! A ce nom sublime, à la î'oule qui dans un même amour se presse pour débarquer sur 'cet étroit terrain divin, j'oublie toutes les imperfections; on va toucher à la pure volupté. Je veux me donner le chagrin de la refuser. Le bateau s'éloigne et seul je demeure sur ce pont. Les terrasses d'Isola Bella étagent leurs romanesques décors, leurs statues qui montent vers le ciel comme des cris de bonheur, leurs végétations empruntées au monde entier et neuves sur l'imagination comme des frôlements inconnus.
Mise en scène si fine, si pénétrante d'im-
194 LES JARDIiNS DE LOMBARDIE.
prévu que les nerfs de qui la contemple en sont usés pour tout le jour. J'ai vu des yeux qu'elle remplissait de larmes. Vembarquement pour Cythère, disait Watteau, et c'était de mélancolie, d'espoir dans la vie, de sensualité excitée vers i'inconnu, un rêve analogue au débarfiuement (Vhola Bella.
Quelque autre jour, j'ai visité ce bonheur-là, et je sais ce qu'on voit dans l'île.
Il y a deux siècles, un comte Borromée eut la fantaisie de recouvrir ces rochers de terre végétale, transportée à grand'peine, en barque. C'est ainsi qu'il superposa douze étages de jardins dans cet étroit espace. Si vieux et maintenus avec un soin minutieux, ces bosquets suspendus par leur profusion de plantes de tous climats sont incomparables, et dimpression d'autant plus forte qu'à chaque terrasse on change de culture, sans que l'harmonie, comme c'est l'inconvénient des jardins botaniques, soit détruite par le mélange d'espèces disparates. Des groupes abondants de limoniers, d'orangers, de camélias, de camphriers, de
LES JARDINS DE LOMBAllDIE. 195
magnolias et de cèdres du Liban nous composent successivement l'almosphère de toutes les provinces du inonde méridional.
Je [MÎnétrai sous un petit bois de lauriers; c'était, en plein jour, l'ombre la [)lus saisissante et qui augmentait encore la noblesse de ces branches sacrées, noirs rameaux aux feuilles lisses. A mon pas, une vingtaine de colombes se levèrent de terre, mais d'un vol si lourd qu'on eût pu les prendre dans la main. J'en fus beaucoup touché, parce qu'elles me parudemi-ivres des parfums accumulés sur des terrasses si étroites par tant d'arbres de tous les climats. Cette atmosphère unique dans l'univers les devait étouffer. Nul ne se promène sans malaise parmi tant d'essences, accumulées par la violence d'un art })ompeux sur la nature : c'est le royaume de la lièvre.
M. de Banville a écrit un livie lyri(|ue sous ce titre d'une tristesse sans bornes : les Exilés. Ovide, dit-il, boit le lait des juments sous la tente de cuir du Sarmate, et sur son pâle visage doré par le soleil de Florence Dante reçoit la pluie
noire du vieux Paris. Sont-ils les vrais exilés et les plus misérables? Non, car un jour vient où les oppresseurs sont balayés par le souffle de l'histoire. Faut-il plaindre davantage ceux qui vivent exilés dans la pauvreté, dans le vice, dans la douleur, ceux que la mort a séparés des amis de leur cœur? Ils peuvent se consoler avec d'autres affligés. Mais les vrais exilés et dénués espérance, ce sont les passants épris du beau et du juste qui, au milieu d'hommes gouvernés par les vils appétits, se sentent brûlés par la flamme divine.... Ainsi juge le poète, mais h ses distinctions je ne m'associe point. Mon sentiment profond se réserve pour ces beaux arbres de VIsola Bella, pour ces exilés qui , en place des oiseaux de paradis promis à leurs branchages, ne supportent que de dépérissantes colombes dont leur beauté transplantée fait la mort. Le véritable exilé, c'est celui de qui la beauté trop belle tue.
Septembre 1895.
tNE VISITE
Milan nous touche entre toutes les villes, parce qu'elle fut le lieu d'élection de Léonard de Vinci, et que Stendhal l'adora, jusqu'à vouioii- pour toute épitaphe : « Citoyen milanais ». Mais de Stendhal, il faudrait parler depuis ce triste port de Civita Vecchia, où pendant trente années il s'ennuya, vieux beau apoplectique ({iii n'avait d'autre distraction qu'une causerie, le soir, entre huit et neuf, dans la boutique
1 . Ces pages ont déjà paru dans une biocliure, Trois slatious (le psijcliolhérapic, (jui no sera pas réimprimée. Au reste c'est en marge du chapitre de : Un homme libre, « L'enseignement du Vinci », qu'il faudrait les lire.
198 UNE VISITK A LEONAHI) DE VINCI.
de l'unique libraire. Je veux rapporter une visite que je viens tle faire à Léonard de Yinci.
Non pas que l'œuvre de Léonard, qui ne fut jamais considérable, soit à Milan abondante. Des manuscrits, des esquisses, cette admirable fresque de la Cène — dont la beauté semble plaire à Dieu même, puisqu'elle n'est pas abolie, en dépit des militaires qui l'écaillèrent et des peintres qui la retouchèrent : voilà tout ce que l'on peut étudier de ce grand artiste à Milan, si l'on y ajoute, témoignages précieux, la plupart des œuvres exécutées sous son influence par ses élèves. Mais cette gloire de Yinci, qui nous offre un des plus troublants sujets sur quoi puissent rêver les ambitieux et les esthéticiens, quelques traits de crayon lui suffisent pour l'affirmer.
Nous entrevoyons à peine ce qu'il fit et ce qu'il voulut; il faut pourtant que nous le saluions comme un des princes de l'art. Ce peintre exceptionnel est compris par la pensée mieux encore que par les yeux. Et c'est à
Milan, où il a tant médité, qu'on est le mieux placé pour rêver de lui.
Dans les indications de ses Livres de dessins, et sous les repeints de la Cène, nous devinons la beauté qu'il cherchait, aujourd'hui envahie d'ombre; comme sous le génie inférieur de ses disciples nous retrouvons la direction d'art qu'il enseigna.
Intelligence unique par sa puissance et par la largeur de sa curiosité, Vinci apparaît à la fuis un grand méditatif et un grand séducteur. Ses études universelles -et profondes ne l'accaparaient pas, il fut encore un magnifitiue cavalier; d'une psychologie désabusée et iine, il évoluait avec aisance dans la vie décorative de son siècle pittoresque. Que des dons aussi opposés se soient trouvés dans un même homme, et poussés à une telle perfection, voilà ({ui déconcerte les catégories où nous sommes habitués à ranger les tempéraments ! Et celte dualité éclaire le sourire de toutes les figures qu'il a laissées, ce sourire que le temps emplit
chaque jour d'une nuit plus profonde, mais (jui parut, d('S son éclosion, inexplicable! Il y peignait sa propre complexité, son ame habile tout à la fois îi la science et à la séduction.
Je ne saurais pas trouver d'épithètes pour vous exprimer ce conflit qui fait le génie mystérieux du Vinci et que tant d'artistes, tant de penseurs et tant d'amants ont interrogé, à V Ambj'osienne et au Bréra, sur les petites lignes du visage de ses femmes. J'aime mieux transcrire ce que me disait, avec une intensité incroyable, une de ces âmes (jeune fille, jeune homme?) aux cheveux déroulés, âme sensuelle pourtant, avec des lèvres, de grands yeux et toute une joie divine ([ui montait de son visage, — ce que me répétait une autre es(|uisse, femme adorable, baissant les paupières avec une gravité presque ironique — ce que toutes me firent entendre :
« Parce que nous connaissons les lois de la vie et la marche des passions, aucune de vos agitations ne nous étonne, rien de vos insultes ne nous blesse, rien de vos serments d'éternité
ne nous trouble.... Et cette clairvoyance ne nous apporte aucune tristesse, car c'est un plaisir parfait que d'être perpétuellement curieux avec méthode.... Mais nous sourions de voir la peine que tu prends pour deviner ce qui m'intéresse. »
Voilà co que dit, je l'ai bien entendu, le sourire de Léonard. C'est ce que Gœthe répétera plus tard. C'est, avec des différences sans nombre de siècle et de race, l'impression que nous laissent les deux Faust.
Uien qui soit plus purement intellectuel. Comment Taine a-l-il pu parler, à propos de Léonard, de \icnsc(is épicuriennes, licencieuses'! <■( Ouelquefois, dit-il, chez le Vinci, on trouve un bel adolescent ambigu, au corps de femme, svelte et tordu avec une coquetterie voluptueuse, pareil aux androgynes de l'époque impériale— Confondant et multipliant, par un singulier mélange, la beauté des deux sexes, il se perd dans les rêveries et dans les recherches des âges de décadence et d'immoralité.... » Ici assurément, Taine, comme il lui arrive sou-
vent clans ses études d'art, a détourné ses yeux de l'œuvre de Léonard pour suivre le développement de sa propre pensée. Emporté par cette imagination philosophique et par cette logique qui font sa puissance, ce grand historien des passions intellectuelles a poussé jusqu'aux dernières conséquences possibles la curiosité de Léonard. Il a jugé la méthode, non l'œuvre. Oui, ce cette recherche des sensations exquises et profondes », qu'enseigne le Yinci, mènera la plupart des hommes à des rêveries ambiguës. Voyez, dans les musées de Milan, ces figures de Marco d'Oggione, de Cesare da Sesto; elles maintiennent avec peine leur sourire; je sens une polissonnerie, à fleur des lèvres, sous ces jolis visages. Et ce portrait de jeune fille, de petite iillc (par un élève de Vinci)! •Cette enfant est trop fine, trop i)ure, elle en devient provocante! Mais c'est qu'elle n'est pas de la grande race des femmes du Maître; sous son front étroit, délicieusement éclairé de perles, elle n'a (jue des pensées médiocres. Je le sais, qu'une telle àme, mal défendue par
son faible cerveau conlrc les exigences du désir, (lui connaître d'étranges troubles, quand Léonard lui enseignait, avec tant d'élégance, la curiosité du nouveau et le dédain de la vie commune. Le pur Luini lui-même, dans le vestibule du Dréra, nous montre une jeune iille aux paupières rougies, d'une lassitude et d'une ardeur où la femme devient effrayante. Mais, M. Taine ne le voit-il pas, cliez Léonard comme chez Goethe, ces dangereuses aspirations demeurent intellectuelles.
Ses exigences et ses indépendances se satisfont dans le domaine de la pensée, sans se tourner vers des réalisations voluptueuses. Chez Léonard, l'intelligence aurait pu se révolter; jamais les nerfs. Les contemporains de ce profond penseur le savaient bien. Lomazzo l'appelle un Hermès, unProméthée : il leur apparaît l'homme qui sait le secret des choses. Il savait les lois de la vie.
Cela éclate dans son chef-d'œuvre. Comme elle aura été étudiée cette figure de Jésus (jui est le centre de la Cène! C'est qu'elle est aussi.
pour quelques-uns, le centre de la conscience humaine. Je veux dire que cette figure que nous voyons là toute tournée sur soi-même, toute préoccupée de la vie intérieure, est le type parfait de l'analyste du Moi : c'est l'esprit vivant uniquement dans son monde intérieur, indiflérent à la vie qui s'agite autour de lui.
Qu'un homme du quinzième siècle, dans une de ces cours sensuelles et déhordantes d'Italie, ait pu créer une telle beauté psychique, voilà qui est prodigieux! Il n'y arriva pas du premier trait.
Il faut voir au Bréra l'élude au crayon rouge qu'il fit pour cette tète de Jésus. Là, pas de dédoublement de la personnalité. Bonté triste, pardon, soumission, résignation, sans fierté intérieure, ce me semble. Ce Jésus de l'esquisse est presque un frère de l'apôtre Jean qu'on voit dans la Cène, et qui n'est, lui, qu'une vierge, rien qu'un simple. Mais, dans la fresque définitive, Jésus est fortifié : ce haut intellectuel est entouré de sots, de braves gens et de canailles, dont les attitudes violentes
UM-: VISITE A LKO.NAIU) DK VINCI. 'iOJ
synthétisent admirablement les sentiments du commun des hommes, et il leur dit : « La trahison me viendra de vous, de vom, ô mes amis! Mais cela ne m'offre rien d'étonnant, car je comprends les tentations auxquelles succombera le coupable, et par là même je l'excuse. D'ailleurs, po)ir que j'aie l'occasion d'être héroïque, ceci était nécessaire; la grandeur morale étant faite des bas traitements quelle surmonte. »
Cependant les mains du héros semblent avouer une certaine lassitude. Un étroit paysage bleuâtre et voluptueux, entrevu dans une fenêtre, derrière la tète de cette haute victime (victime de soi-même, mai'tyr par sa propre volonté), vient nous rappeler que la vie pourtant [)eut être libre, sensuelle et facile. Ces hommes avec leur passion, ce sage avec sa grandeur surhumaine et dont l'équilibre inquiète, nous attristent également. Qui donc saura nous faire connaître l'existence comme un rêve léger!
C'est un coloriste lumineux que Léonard, et
les créatures qu'il peint sont les plus ravis-
santés qu'on puisse imaginer. Pourquoi donc, le quittant, suis-je saisi de tristesse? Rien ne nous comprime plus que de suivre le travail secret d'un analyste; on voit que sa vie est un malaise, un frémissement perpétuel. Les grands peintres de Yenise furent heureux, (jui peignaient d'abondance, sans disputer avec eux-mêmes. Mais quelle angoisse, celle de l'artiste divisé en deux hommes, dont l'un crée, tandis que l'autre pour la juger se penche sur l'œuvre en train de naître !
J'ai souvent pensé h l'émotion dont palpitait la Béatrice quand, au Purgatoire, elle apparut à Dante. On sait si cet illustre poète avait cherché sa maîtresse! enfin, il la retrouvait; il était éperdu de respect, de crainte aussi, car de faible femme n'était-clle pas devenue une bienheureuse et la compagne des personnes divines! Elle, cependant, dans la gloire qui l'enveloppait, avait, je le jure, sa fraîche poitrine gonflée d'une angoisse plus insupportable encore, car elle pensait : « S'il allait me trouver moins belle! »
Cette imagination m'aide assez à comprendre la vie ardente d'un de ces analystes chez qui l'àme, comme nous avons dit, est double. C'est perpétuellement en eux le drame du Dante rencontrant la Béatrice. Leur sourire est lassé et un peu dédaigneux, comme le sourire du Vinci : lassé par ces violentes émotions intérieures; dédaigneux avec indulgence, parce que la vie extérieure leur paraît une petite chose auprès des profondeurs de leur être que sans trêve ils considèrent.
Mai 1888.