‹ Du sang, de la volupté et de la mort (volume 2)Chapitre 25 sur 52 · L'AUTOMNE A PARME · texte numérisé non relu

L'AUTOMNE A PARME

passe singulièrement les dures et niaises, avouons-le, tentatives d'un tas de Giotto pour Anglaises.)

Je sais bien pourquoi c'est dans Parme que Stendhal a situé son roman. Souvent il était venu ici admirer la volupté du Corrège, qu'il devait sentir avec une extrême vivacité, lui qui savait jouir de l'opéra italien ; et dans son esprit, le nom de Parme restait lié à cette recherche du bonheur dans les sentiments tendres qu'exprime uniquement ce grand peintre et à laquelle lui-même se préparnil à dédier cet hymne immoral et passionné : la Chartreuse.

Mais si fort que je goûte le Corrège, pouvais-je, dans ce premier instant de mon séjour à Parme, me donner tout à lui?

Pouvais-je m'attarder à la série des portraits de Farnèse, de qui les mauvaises figures en tout autre lieu m'eussent passionné, car il n'est rien dont je sois plus curieux que de suivre un même air, une même âme de famille sur trente-six personnages dont on peut par ailleurs connaître la biographie?

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Et surtout pouvais-je me souiller à m'occuper de l'indigne Marie-Louise, jadis impératrice des Français et qui régna ici dans les bras de ce borgne de Neipperg?

Je n'avais hâte rpie d'errer au hasard de celte ville et d'y laisser naître mes idées.

Pour celui qui possède le secret de faire parler les objets, Paris, marqué du sceau impérial de Balzac, donne d'admirables lecjons de volonté; mais Parme, tout imprégnée de Stendhal, est l'endroit du monde où s'abandonner au culte des sensations de l'âme. Je cherchai d'abord telles rues, telles maisons où se passèrent tels actes décisifs, où furent échangés tels propos infiniment spirituels; mais on m'a changé tout Parme, et je crois bien que le comte Mosca, qui l'administra avec tant de génie, s'y trouverait désorienté. Du moins, le type humain est demeuré celui-là même que Corrège a fixé et que présentait, d'après la description de Stendhal, Clelia Fabio Conti. Je notai, chez les grandes filles, des yeux amusants qui révèlent un peu de l'Ame d'une

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souris, et, sur le Pont Vert, des petites filles qui tournoyaient me montrèrent, sous leurs robes aux teintes fondues par le soleil, ces mêmes nus que le Corrège, à profusion, immortalisa.

Puisque dans le détail, Parme m'échappait un peu, je projetai, pour en saisir l'ensemble, de suivre la promenade qui l'enserre.

Yers 1850, les remparts n'étaient pas plantés de ces arbres qui, sous cet automne, en font un sentier enivrant de mélancolie, mais ces mêmes sentiments qu'imposent au promeneur solitaire ces charmilles lépreuses, le ton roux de ces feuilles pourrissant sur les pentes et ces petits bancs si tristes d'être inoccupés, la duchesse de Sanseverina les avait reçus des circonstances. En outre c'est sur cette terrasse, je le jure, que Fabrice, éperdu d'amour pour la Crescenzi, que depuis un an il n'avait pu voir, cherchait à se figurer ce que pourrait être cette tête charmante avec des couleurs ;i demi effacées pai' les combats de l'Ame.

Belle petite ville de Parme, presque de son-

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limenlalité allemande, sous son gris bleu vêlement d'octobre! Dans cet instant, je faillis pardonner à Marie-Louise, douce âme de cuisinière allemande, qui n'avait de vie qu'à mi-corps, n'ayant pas su marcher pour rejoindre son immortel époux, ni délirer pour être digne de lui. C'est aux morts que j'ai donné ma journée; finissons-la au Campo Santo. Comme il est noble, ce clos silencieux, ceinturé d'un élégant portique! Plus haute que toutes et seule fastueuse, la tombe de ce farceur de Paganini met une note de cabotinage dans le silence de tous ces anonymes. Lui seul a du marbre, quand les autres ne sont vêtus que d'herbes : manteau unique jeté sur tous ces frères qui sommeillent au bout de l'étape. Sans doute, au printemps, c'est un manteau piqué de doubles violettes de Parme, mais sous la petite pluie, je perçois, nos âmes perçoivent la triste et fade odeur des cimetières. Qu'il fait bon vivre avec les morts! Mais ces morts-ci sont plus morts que Fabrice del Dongo, le comte Mosca, la Sanseverina et la Crescenzi, qui n'ont jamais existé!

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La beauté finissante des Corrège, cette petite senteur des cadavres, le nom évoqué des violettes, ces quatre sauvages de Stendhal qui bondissent dans mon imagination, c'est assez pour qu'ici je puisse faire les liaisons d'idées les plus émouvantes. Mais sept heures sonnent à la Steccala, à l'église où sonna le minuit du rendez-vous enfin donné par la Grescenzi à Fabrice : « Entre ici, ami de mon cœur, » lui dit-elle d'un ton très bas. Partons, le soir tombe sur la ville.

Octobre 1893.

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