‹ Du sang, de la volupté et de la mort (volume 2)Chapitre 26 sur 52 · DANS LE SEPULCRE · texte numérisé non relu

DANS LE SEPULCRE

T)i: R AVEN NE

Est-ce un bas village de Bretagne? sous la pluie, une plaine désolée de Camargue? Pour accroître ce silence, cpmpli(juer de la notion de ruine cette vision de pauvreté et enfiévrer ces moisissures, ce pays nous donne son nom, Ravcnne, tout chargé de siècles, lourd vaisseau échoué sur cette rive de l'Adriatique avec son bagage de Byzance.

On passe huit jours à visiter ici les morts les plus morts de l'Italie : des mosaïques, des mausolées et des basiliques qui n'ont j)ins de culte, de cadavres ni de beauté.

Ci-gît le meilleur document sur la périudc

2IÎS llA.NS LK SKl-LLCIU: 1)K IIA \ K.N.Mi.

conlusc (jui relie l'antiquilé au moyen âge. Déjà les fataeombes de Rome enveloppaienl de cette atmosphère notre imagination, mais dans Uavenne plus sûrement à cette civilisation qui se débilite tout l'être est intéressé par les miasmes qu'elle exhale.

Devant ces mosaï(|ues chrétiennes des premiers siècles, l'intelligence désorientée tâtonne et dans un lieu moins dénué se détournerait, mais cette Ravenne, solitaire et impérieuse, a plié tout ce qu'elle renferme d'après les altitudes cérémonieuses et souffreteuses où ses peintres mosaïstes exprimaient leur vision monotone de l'humanité. La population y est basse, âpre à l'aigent, dénuée de ressources. Peu à peu dans celte retraite, et mieux (jue dans l'étourdissement de Rome, on sympathise avec l'idéal ascéli(}ue, maussade et tout d'abstraction (jue poursuit l'ait chrétien des six premiers siècles.

Avec les mosaïques, les mausolées. La Rotonda, par exemple, tombeau du roiThéodoric. Parce t|ii(' celui-ci était héiéti(iue, ses osse-

DANS I.K SKIMJLCKi; DK HAVKN.NK. L>1!)

iiK'iils, dans la suite, riiiciil arrachés à leur niajeslueux sépulcre et jetés au vent. On voit ici combien notre honneur ou notre déshonneur sont soumis aux circonstances et, d'ailleurs, très vite deviennent indifïérents. Théodoric ne présente plus de sens pour nous. Son tombeau a un petit jardin fermé par une grille avec une gentille avenue tapissée d'herbe. C'est Théodoric l'Arien, mais c'est aussi un retraité de banlieue. Il est du sixième siècle, mais il est aussi de Neuilly. Son gardien, quand je sonnai à la [lorte, grelTait des roses.

De-ci, de-là, au hasard de la promenade dans Havenne, on voit des plaques commémoratives : « Ici, un tel l'ut traîtreusement assassiné par tel autre. » Et, d'ailleurs, on se sent incapable de blâme ou de pitié, voire de curiosité. Nui endroit plus désigné pour s'abandonner à l'acre plaisir de se désintéresser de tout et de se sentir sans attache réelle avec aucune des passions auxquelles nous nous consacrons. A lîavenne, l'air même semble sourd el dédaif{neu\ de poiler le bî'uil.

ii^iO DANS LK SÉPULCIIE l)K KAVENNK.

Toute notre agitation ordinaire, ce sont les gestes d'un noyé qui se maintient au-dessus de l'eau, pendant quchjues instants, en la frappant de toutes parts; mais ce pays-ci, tro|) lourd de reliques et de drames, s'enfonce. La crypte de Saint-Apollinaire hors les murs est remplie d'une eau verdàtre, décomposée, qui atteint la marche suprême, jiourrit lentement le parvis de l'église et ronge déjà les dix sépulcres qui, depuis douze siècles, perpétuent là des mémoires indifférentes.

A Ravenne, les choses, lasses de se maintenir, veulent aller où sont les êtres : sous terre; descendre dans le sépulcre et se faire enfin pourriture. Comme tous les sentiments puissants, ce désir des choses nous pénètre si fortement que nous verrions un sacrilège à intervenir contre cette ascension de la mort.

C'est bien ici que Byron lit des efforts pour aimer la Guiccioli, an lit de laquelle enlin il préféra le tombeau, joignant encore à l'inquiétude (jui l'empêchait d'aimer, l'iminiétude de vouloir une mort retentissante.

DA.NS LK SKI'lLCIiE DK II.WK.NM:. i>'Jl

Celle fade odeur de moisi vienl-elle des pauvres objels de ma chambre d'hôlel, ou des impressions amassées en moi par huil jours de curiosilés au milieu de ces ruines croupissaules?...

Enlre les maisons basses el sur les pavés poinlus, nous avons gagné la campagne.

Au sortir de Ravenne, la plaine est immense et grave. C'est l'espace où jadis s'étendait la mer. La route fuit en droite ligne sur une mai- "re chaussée entre les marais, et l'on entend le roulement lointain de l'Adriatique. Nulle beauté, nul plaisir, mais un sentiment violent et indélini qui intéresse toute l'àme en la faisant sérieuse.

bà-bas, des moutons noirs (piêtent l'herbe sur le talus des canaux. En deux heures, nous ne croisons (pi'un pauvre Ane qui traîne deux paysans épuisés de fièvre. Un oiseau de mer, (pii plane sur ces marais, en fait la seule animation. Et tout à l'heure, à la Pineta, je chercherai vainement les vipères que par les jours d'orage le voyageur entend siffler sous sa voi-

2'.>'2 DANS LE SKITLCIU'. Itl-: KAVKNNE.

lure. Vjïiim accourt le vent salé de la mer. Lentement, sur l'horizon, les pins en ombrelle apparaissent.

Après deux lieures de route on atteint ce qui fut la Pinela, où le Dante chassait avec les Polenta, où Byron chevauchait avec la Guiccioli. i/un et l'autre cherchaient là des images où fixer leurs tragiques humeurs. Mais des incendies, il y a quatre ans, ont détruit sur de longs espaces les pins légendaires. Ceux qui survivent sur cette bande de terre désolée par la mer et les marais impressionnent d'autant plus. Ils ont donné à la brise, au temps et à la fatalité, tout ce que ceux-ci peuvent emporter.

Leur caractère indestructible, les eaux stagnantes qui les entourent et le gémissement (le l'Adriatique, ramassent autour du promeneui' la notion d'éternité et le sentiment des choses qui, du moins, si tout est [)érissable, se débilitent le plus lentement.

D'ici, la vie n'est plus qu'un biiiil lointain de chiens (jui jappent. On doit l'entendre ainsi

DANS I.K SKIM I.CIJK liK IIAVK.NNK. 'l'l'^

par lus fenêtres closes de sa chambre d'agonisant.

Nulle enquête n'est forte comme une méditation dans le désert de Havcnnc pour donnai la clairvoyance de la qualité d'énergie à fournir par qui veut garder prise, durant quelques siècles, sur l'imagination des hommes. Les nuances, les gentillesses, les plus adorables linesses, rien ne vaut que d'être violent et seul de son espèce.

Ravenne possède quatre dés heureux, retournés par ceux qui jouent au jeu de hasard de l'immortalité. On y voit la colonne funéraire d'un grand capitaine, Gaston de Foix, le portrait d'une grande courtisane, l'impératrice Théodora. Désheui'cux, mais déjji engagés dans la vase, et qui n'ont plus guère de sens, parce que d'autres beautés et d'autres soldats ont amené les mêmes points et montré cette chance exceptionnelle de se prostituer sur \\n trône ou de mourir sur le champ de bataille. Le tombeau de Dante, au détour d'une rue où riu'i'lx; pousse entie les pavés, garde, lui,

224 DANS LE SÉPULCUK l»K KAVENNE.

dans cet isolement, toute sa force d'émotion, parce que le poète ayant exprimé en beauté le catholicisme du moyen âge assume le bénéfice de façons de sentir dont il est pour nous l'unique représentant.

Elle maintiendra aussi son prestige, dans ce désert fiévreux qui occupe les vastes espaces entre la mer, Ravenne et la Pineta, la cabane où se cacha Garibaldi en août 1849, tandis que les patrouilles autrichiennes lui donnaient la chasse pour le fusiller. Les mots inscrits à son fronton donnent aux cœurs ambitieux un mouvement sublime : « Cette cabane sacrée. . . , les Italiens l'honorent comme celle de Bethléem. » L'Italie, dans son ardent désir de refaire son unité, a su mettre d'admirables memoranda sur toutes les pierres où reposèrent ceux par qui elle put s'affirmer. Ce Garibaldi au manteau flottant, de mémoire un peu suspecte en France, grandira en Italie jusqu'à devenir légende sublime, [)arcc qu'il a réuni (et poui' le bien de son pays) tous les traits d'une espèce d'aventurier de])iiis des siècles très fré-

Page 1