KANS LK SEPULCRK 1)K 15 A V K.NM
(|ii('iils ici, mais ([u'il icjcilc dans robscurilé.
... De la l*iii('la, en nous dirigeant vers la cabane sacrée, nous avons allcinl la mer. Voici le soir. L'Adriali(|ue roule en mugissant ses lourdes volutes de vert et de jaune splendides et son écume. Les phares s'allument. Le voilul'ier s'in(juièle : son triste cheval nourri de seules herbes a les reins couverts d'une aflreuse écume. Il faut rentrer dans Ravenne. Le soir met sur les teri'es, sur les étangs, son immense teinte de violet lamé d'argent. Derrière nous court le gémissement de la mer. Des pensées surgissent de toutes parts, énergiques et dévorantes comme si elles avaient été laissées dans ce désert par tant d'hommes passionnés (|ui le traversèrent ivres de désirs, de haines ri (le vi(dences. Elles sont mêlées de fièvre pour avoii- si longtemps dormi soi- les marais. Elles se joignent à nos soucis ordinaires, les enfièvrent jusqu'à ce (|u'ils passent toute mesure et de songes deviennent du délire.
Ce froid me glace. Il pénètre trop avant et l'on ne sait pas s'en délendre; aussi bien il
'il'i; DANS I.K SÉPILChK l)K KAVKNNE.
se fail nimor. Ksl-co vraiment le vent de la mer? C'est un souffle du sépulcre. Il emporte bien loin ces petites illusions que la société remet à chacun pour qu'il ail le courage de suivre sa destinée.
A la porte de cette ville, j'ai vu des malheureux enfoncés jusqu'à mi-cuisse dans la boue qu'ils battaient pour en faire des briques. Les mausolées et les basiliques de Ravenne, construits de cette sorte, ont duré; ils n'oni pas fini de pourrir, quand déjà deux ou trois civilisations plus récentes ont disparu. N'importe, cette boue qui défie In mort, mejflace; sortons du sépulcre, revêtons nos préjugés. Si temporaires, du moins, il nous tiennent chaud. Kecommençons à ne plus penser.
Avril 1894.
UNE JOUUNÉE A PISE
Cette douce Pise n'a pas J)L'aiicoupde choses à monlrcr, mais elle les a exquises et les présente avec une complaisance charmante, sur sa j)etite prairie où trop de voyageurs, qui hi roulent de leurs pieds poudreux, n'arrivent point — elje m'en étonne à chaque voyage — à empêcher (jue fleurissent la gentillesse toscane et (^e magique trMIe à (piatre feuilles (le dôme, le haptistère, le campanile et le campo santo) divinement doié, ce matin, par les premiers soleils de l'année.
D'ailleurs, et à l'encontre de l'opinion commune, ce ne sont [)oint les gens vulgaires <|ui
iiiiS UNE .lOUHM':!' A IMSK.
nuisent aux chefs-d'd'uvre qu'ils visitent, lis passent comme des troupeaux iimocents. Mais les délicats et les artistes corrompent peu à peu l'atmosphère des lieux célèbres, en y laissant quelque chose de leur personnalité.
Cet art florentin où rien n'est mièvre ni affecté, mais qui suit la nature, avec minutie et simplicité, peu à peu devant notre imagination s'est modifié au contact de tant de jeunes lilles et de poètes professionnels (les meilleurs comme les pires) qui l'ont célébré en termes recherchés et précieux. Ces types jamais vulgaires mais de vie populaire, avec de la malice parfois et souvent une santé chétive, déformée par les métiers et les privations, on a voulu les voir comme une aristocratie, une élite raffinée dont tous les liens seraient coupés avec la réalité. Pauvres petites gens que j'admirais tout à l'heure faisant vos besognes familières dans les fresques de Benozzo Gozzoli (au Campo Santo), à vouloir vous ennoblir, peu à peu on vous enlève vos mérites. Vous êtes des êtres (pii riez, peinez, pleurez, liemblez, dépérissez;
UNE JOURNÉE A IMSK. •J->'.i
VOUS faites partie d'une civilisation; vous ne la résumez ni ne la dominez. En vérité, vous n'avez pas assez de beauté pour qu'on vous hausse impunément au rôle de demi-dieux; laissez cela aux enlants de Michel-Ange. Vous êtes une gentille plèbe, telle qu'en produit, aux époques artistiques, chaque métier dans cha(jue pays, et à vouloir vous déclasser, à vous laire sortir de la catégorie des figures réalistes pour vous introduire parmi les types du génie humain, les poètes, d'accord avec les demoiselles anglaises, ont mis à la mode un romanesque, je ne sais quelle sim[)licité élégante, dont la fadeur dégoûtera bientôt les esprits sincères, au point que vous, pauvres artistes innocents de cet engouement, vous tous et surtout Botticelli, vous tomberez pour un certain temps dans la plus triste défaveur.
Pour retrouver l'atmosphère sincère de l'art toscan (et puisque aussi bien Pise est trop connue pour (pi'on la décrive encore), je suis allé dans la campagne et à travers une belle foret de pins jusqu'à la mer. Sur l'horizon, dcsmon-
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lagiies iincs et précises, crètécs de neige ; dans la plaine, çàci là, des cyprès décoratifs. Sur la plage, à une heure et demie de la ville, j'ai visité II Gombo, où les flots rejetèrent le cadavre de Shelley, queByron til brûler, témoignant une fois de plus le don, qu'il poussa jus(|u'au génie, de mêler des allures déclamatoires à la sincérité du chagrin.
Les cendres de Shelley purent bien tenir dans cette main, mais son cœur s'en était échappé. Quand il mourut, il était sur le point de se brouiller avec son impérieux ami. Les motifs de cette séparation constituent un admirable témoignage sur les caractères d'exception. Dans ce dossier du génie on trouverait l'histoire d'Allegra, la fille naturelle de Byron, romanesque et mystérieuse comme VEuphorion du second Faust. Elle mourut à ([uinze ans; elle était la nièce de Shelley, et celui-ci ne put excuser le manque de cceur de Byron qui, en elïet, assume une grande part de responsabilité dans la mort de la pauvre petite — Croirait-on (|ue celte belle-sœui- île Shelley, (jui fut la mai-
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tresse de Fîymii el la mère d'Allegra, ne mourut qu'en 1879! Les plus jeunes d'entre nous auraient encore pu connaître une maîtresse de Byron et une maîtresse de Napoléon, cette petite pas grand'chose de Mme Fourés (jui figurait en habits d'hommes dans l'armée d'Egypte, et ne mourut qu'en 1809. Plutôt que d'écouter la vague sur cette plage si triste, vaudrait-il pas mieux interroger les vieilles femmes?
Nul signe ne manjue sur la grève l'endroit (tii vont les pensées de tant d'admirateurs, mais on le reconnaît à ceci' ({ue c'est le point d'oîi cette solitude se déploie avec le ])lus de magnificence. Une mer sans voiles et d'un bleu profond, des pins terriblement déformés par le vent, et par-dessus, dans le lointain, rien que les Monts Pisans (pii mettent un troisième bleu entre les teintes du ciel cl de la mer, composent un ensemble délicat el puissant, où l'on se suiprciid à lowci' la niiliirc d'atteindre ici la beauté sans prodigalités ni eMorls. (Comparez à (cllf sobriété la Suisse, si ridicule avec ses
^.Vi UISE JOLKISKK A l'ISE.
rodomontades de montagnes, de précipices, de glaciers, de sapins, de nuages, d'avalanches et loiit son matériel ([ui, uialgi'é tout, demeure impuissant à nous toucher.)
Cette promenade, mieux qu'aucun traité, m'a donné le ton pour goûter l'art réaliste de Toscane et tous ces primitifs. Second bénéfice, j'ai rencontré un troupeau de chameaux qui s'en allaient travailler aux champs avec un nonchaloir attendrissant. Troisième bénéfice ri ne trouver au lieu funéraire de Shelley aucun signe matériel, j'ai senti une fois de plus que les tombes nues sont les plus belles.
Si la mode se propageait de mettre des photographies dans les cimetières, ce serait un grand malheur. La somme de poésie qu'il y a dans l'univers en serait considérablement diminuée, car la mort perdrait sa mélancolie. C'est une impression que j'ai eue très forte ces joiiis-ci au cimetière de Gènes. On y voit sur les tombes les représentations en marbre, en bronze des défunts. Tantôt couchés et recevant les derniers einbrassemenis des leurs, laiilot
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en veston coimne ils avaient coulunie, ils anèleiit toute sympathie. A les voir tels qu'ils lurent, on bénit la mort. Mort bicnlaisante, (jui nous a délivrés de pareilles horreurs! A considérer telle vieille femme, ce sot, ce fat et ce gaillard, je me disais : « Enfin! nous l'avons enterré ! C'est toujours un monstre de moins! » Mais pas une fois, dans ce cimetière, je ne trouvai le sentiment que j'y venais chercher : coque nous donne de regret vague un nom sur une dalle déjà rongée, et de (pii, bientôt, ce sera comme si cet être n'avait pas vécu.
Mars 1894.
Celle rude petite ville de Sienne, si pleine (le volupté, apparaît à l'imagination comme la receleuse ciiez qui le Sodoma vint entasser les Irésors qu'il composait selon les conseils du Vinci et selon son propre cœur, qui était trouble.
Étrange enfant, celle Sienne, à la fois si dure et si souple, cerclée de murailles qui la compriment et assise avec aisance sur trois collines. Ces rues étroites, enchevêtrées, qui sans trêve grimpent et dévalent, que de fois je les ai suivies dans la fraîcheur (ju'y main-
tiennent, même en été, les lourds palais qui les bordent! Je les sillonnais en tous sens, entrant ehez les antiquaires, m'intéressant à toutes les églises et me reposant enfin à la eathédrale parmi les charmants jeunes gens, vrais pages de plaisir, du Pinturicchio.
C'est la qualité de la lumière, plus encore que tant de chefs-d'œuvre particuliers, qui varie le pittoresque de Sienne. Au matin, quand tout l'être est léger et que le pied semble prendre de la joie sur les dalles élastiques des rues, j'ai vu, au fond de sa place fameuse, le Palais Public gai, jeune, avec ses créneaux qui lui font une couronne et sa gentille loggia. Une ombre fraîche et lumineuse l'adoucissait; le soleil, en face, éclatait sur le marbre blanc de la fontaine, et tous les palais de cette place, si étrangement dessinée en forme de coquille, prenaient leur pleine valeur, rouges, gris, verts et violets.... Et puis je l'ai vu, ce Palazzo Pubblico, le soir, si sombre, si triste de son balcon désormais muet, de son bellroi dont la voix n'a plus d'autorité
siEJN.xK. 'irri
et (le sa haute loiir <|iii n'apei^'oit |»lus licii d'IiéroMiue.
Une des plus fortes sensations tle cette Sienne, dont les rues étroites, toutes dallées et fraîches, semblent plutôt les couloirs d'un immense palais, ce sont soudain des jours, des sortes de fenêtres, ménagés aux plus beaux })oints et d'où le regard, franchissant les ravins bâtis (jue forme la ville, embrasse les longs aspects vallonnés de cette campagne surprciianlc. Parfois encore, la rue s'élargit en terrasse, toujours bornée à pic par l'abîme et plantée de trois arbres, d'autant plus précieux jtarmi tant de pierres. Combinaison fort habile de l'art ou du hasard. Nous commencions vaguement à souffrir de ne fouler jamais de terre, de n'apercevoir jamais un arbre, mais seulement, entre les hautes frises des palais, une raie de ciel, et voici (|ue soudain un mur s'abaisse à n'être plus qu'un garde-fous sur les pentes (|ui nous séparent de l'immense hol'izon.
Ce mélange légèrement théâtral d'archilec-