‹ Du sang, de la volupté et de la mort (volume 2)Chapitre 44 sur 52 · AMITIK POUR LES ARBRES · texte numérisé non relu

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vailleur! Je l'aime beaucoup, d'une amitié paisible et hygiénique.

La Société contre la vivisection m'a l'ait l'honneur de m'inscrire parmi ses membres, et certes je suis heureux de protester avec ces messieurs contre tant d'injures faites aux bêtes. Mais les arbres, leur santé, leur beauté, voilà aussi un souci passionnant ! Ces chiens que nous vivisectons aujourd'hui par curiosité de désœuvrés, c'est l'alliance qu'ils conclurent jadis avec nos ancêtres qui permit à l'humanilé de résister aux grands fauves, à ces frères singes dévorés d'envie (comme c'est encore la coutume dans notre société) contre celui qui semblait décidément les dépasser. Mais dans les branches des arbres nous avons habité; ils nous nourrissaient et nous protégeaient. Bêtes et arbres valent également pour nous servir.

Bien portants et tout livrés aux intrigues de notre milieu, nous pouvons aimer l'amour, la haine, l'ambition, toutes les passions, les intrigues même! Mais viennent quelque fatigue, des dégoûts, et alors, avouons-le, les choses

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naturelles nous donnent plus de plaisir que toutes CCS combinaisons de civilisés. C'est un des hommes les plus curieux et les mieux renseignés sur les peuples et sur les siècles qui l'avoue : « Rien ne me semble égal aux monlaj^ines, à la mer, aux forets et aux fleuves », dit M. Taine. Rien dans ma mémoire ne passe en émotion agréable un a ne (jue je vis à Cadix sous un magnolia en fleurs.

En feuilletant un atlas (et quelle distraction plus passionnante !) ma curiosité se reporte toujours vers les antiques pays d'Asie, aux vallées caucasiennes et dans l'Arménie. Quelle ivresse ce serait, en dépit des scorpions cachés entre les pierres, de jouir de l'air frais du soir, à Etchemiadzin, auprès de la butte qu'on dit être le tertre funéraire de Noé, et de contempler le formidable Ararat, tout l)lanc de neige et strié de lave noire!

« Sans les enseignements qui nous furent donnés par les Asiatiques de ces contrées, disent les géographes, sans les métiers que nous léguèrent ces devanciers, les plantes et

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les fruits qu'ils nous apprirent à cultiver, les amis et les aides qu'ils nous tirent dans le monde animal, nous nous trouverions encore dans la barbarie la plus profonde. » Combien j'aimerais accomplir là-bas un pèlerinage!

Régions où la bête humaine atteignit à l'humanité, conclut ses premiers grands pactes : le dressage, la culture! Quel fervent petit livre on en rapporterait, avec des couplets, des rêveries, tout un appel à ces mystérieuses intuitions qui, parfois, nous ramènent si profond vers les lointaines origines de notre Moi! Avec un tour d'esprit un peu hégélien, ah! qu'il ferait beau philosopher dans ces tristes auberges de la plaine, où gémissent seules des hyènes assises comme de gros chats sur les tombes.

Des personnes compétentes affirment que, n'était la biutalité de l'homme dans nos étables, toutes les bêles ou presque toutes consentiraient à y entrer. Incurie qui n'est pas moins désolante, dans les jai'dins du Caucase se trouvent en abondance des ileurs et des fruits jusfprici iiuililisés et anxcjuels les horti-

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culleurs dv l'O rient (lonnerciienl lacilemenL une saveur ex(|iiise. Pauvres plantes délaissées! Mais ce n'est pas seulennenl de leurs variétés (jue nous nous privons, nous négligeons aussi des ressources morales (ju'elles nous offrent et (|U(! je voudrais exposer.

Les personnes sentimentales ont liop peu l'habitude de former sur les plantes des associations d'idées amicales. Pour ce qui est des hèles, nous passons des journées îi interpréter comme des témoignages de sympathie des actes fpii, dans l'inlenlion de leurs auteurs, sont tout à l'ail indillérenls : un' chien qui donne la patte ne nous témoigne pas plus d'amitié «ju'une plante doucement courhée et qui embaume, qu'un cerisier (jui tend ses cerises. Les uns et les autres nous loiil plaisir il faut bien l'avouer, sans le savoir.

(le malheureux Chambige, (jui joignait à une imagination brillante une absolue inca[)acité à user des réalités, préparait un livre dont je ne sais rien cpie le titre, l'Âme intransmmible, mais où il développait évidemment que jamais

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deux êtres ne peuvent se connaître. Nous sommes murés dans un affreux isolement.

Nous ne connaissons guère mieux l'essence de notre maîtresse, de notre ami, que le secret d'un chien ou d'un pommier.

Mais si l'humanité a pris l'habitude d'interpréter comme des témoignages d'afteclion tous les services et toutes les flatteries dont nous fait jouir un bon animal, pourquoi en user avec moins de complaisance à l'égard des plantes?

En Espagne, j'ai recueilli une touchante histoire où une fleur joue un rôle non moins délicat que fut lé chien de Montargis, célèbre, je crois, par les consolations qu'il donnait à son maître.

11 s'agit d'un moine (pii passait pour hébété. Il ne savait «pi' une seule messe et la répétait tous les jours. Les enfants se moquaient de lui dans les ruelles de Tolède, parce qu'il voulait les bénir et ne trouvait pas ses termes, quoi- (|u'il eut plein le coMir de bons sentiments. Même (les débauchés lui apprirent des termes grossiers comme à un pcrivxpiet, et il scanda-

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lisait. Eiilin les personnes pieuses, dégoûtées (le lui, se réjouirent qu'il mourut, et on l'enterra vivement, dans un lieu sans honneur. Mais Notre-Dame apparut à l'un de ceux (pii s'étaient félicités de cette mort, et ordonna ({u'il tVit exhumé et enseveli plus convenahlement. On trouva le corps inlacl, et de sa bouche fleurissait une belle fleur embaumant I

0 petite fleur aussi touchante que le chien ()ui lèche les mains de son maître humilié!

L'humanité s'est beaucoup privée, en ne croyant pas les plantes susceptibles d'aflection. 11 iallait nous faire à leur endroit l'illusion que nous nous sommes composée sur les bètes. Je crois ([u'il en fut ainsi dans les époques primitives, alois (|ue l'homme dans l'univers commençait à se tirer du pair.

Précisément une de mes méditations, si je passais ((uel(|ues semaines en Arménie, serait pour regretter l'excessive fierté d'hommes où nous a conduits la civilisation issue de ces profondes plaines. C'est une formule consacrée dans les Sorbonne de célébrer le triomphe des

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« libres Hellènes » sur « les hordes de Darius et de Xerxès » comme la révélation de la dignité humaine. De là date la notion de l'individu. L'homme fut gloi'ifié, divinisé. Je veux bien. Mais si j'allais dans ces i)ays, malgré tout un peu pénibles, ce ne serait pas pour y transporter mes préjugés d'école. Je me demanderais si quelque chose n'a pas sombré de cette large civilisation commençante dont la Grèce a recueilli et cultivé des parcelles. En poussant si haut la race humaine, on a laissé en arrière, opprimés et dégradés, les autres êtres. Et, pour parler plus exactement, en nous léguant un sentiment si hautain de la (pialité d'homme, on a atrophié l'imagination que nos ancêtres se faisaient de la vie universelle.

Ainsi pour ce Xerxès, tant molesté par ro[)inion universitaire, je me sens un goût vif. Il possédait une puissance et une largeur de mélancolie que les Grecs et nous tous n'avons pas héritée. Certes, il se faisait de la liberté individuelle et surtout de l'égalité un sentiment

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(|ii(' nos (l«''mocraties ivprouveraieni, mais il avait un sens tic la fralernilé des elres qui, depuis, s'est totalement perdu. Se rappelle-t-on l'admirable anecdote que rapporte Hérodote? Ti'aversant ces régions avec l'immense armée (|u'il menait contre la (irèce, Xerxès rencontra un hel arbre, et il fut saisi de tant d'admiration et d'amour qu'il voulut lui passer aux branches ses bracelets et ses colliers. Puis il lui donna pour le seivir un homme immortel, c'est-à-dire «ju'on remplaçait de décès en décès.

Ah! la noble histoire et d'une ({ualité d'émotion '(|u'oiî retrouve parfois dans les sombres |)arcs humides des petites villes d'Allemagne, ou dans Grenade qui ne vaut que par ses ombrages merveilleux sous un ciel desséchant ! Aimons les arbres.

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