IIAMLET EN SALM-SALM
les hommes professaient alternativement le luthérianisme, le catholicisme romain, selon qu'avec plus de profit ils pouvaient se louer à l'un ou à l'autre parti. Mais les champs où ils hataillèrent sont demeurés des noms de villages sans gloire. Bien que durant huit siècles historiques ils se soient agités comme personne, ils eurent ce désagrément que leurs actes n'entraînassent point de grandes conséquences. Les longs démêlés des seigneurs de Salm avec l'abbaye de Senones sont aussi fastidieux que les querelles de propriétaires disputant avec âpre té et mauvaise foi sur des bornages et des enclaves. Quant aux princesses, dans les lettres qu'elles orthographient comme des cuisinières, il n'est question que de provisions de saindoux et de costumes à commander aux fils. De ces rudes gens je ne pourrais rien raconter qui fût moins froid que leur épitaphe sur les dalles écussonnées.
Après trois jours passés parmi eux, les Salm-Salm devant mon souvenir ne sont pas des individus, mais une famille, et comme
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on fit en 1S21, riiisloire réunit tous leurs ossements dans un même charnier. De l'escalier d'honneur de leur château, on arracha la rampe pour en faire la grille qui ferme leur chapelle funéraire. Acte de philosoj)hie, plutôt que de vandalisme. La rampe ne conduit plus nulle part, c'est la clôture d'une tomhe. Hier, qtio non ascendaml Aujourd'hui, Requiescant in pace. Et de Senones, les guides, à juste titre, écrivent — comme Bœdecker de la plage d'Hamlet : « Elseneur, Senones, vieilles petites villes commerçantes ».
Pourquoi ce rapprochement entre ces deux hourgades lointaines s'impose-t-il à mon imagination? Parce que c'est hien une volupté de qualité hamlélique que je trouve dans cette atmosphère de l'ex-principauté.
En cet endroit, hien mieux qu'à Elseneur qui (luit tout à la complaisance d'un poète, je touche un cas de cette mélancoli(|ue impuissance immortalisée par Hamlet : le tréhuchement d'une race incapahle d'exécuter ce que lui commande son hérédité.
r.Kl IIAMLKT K.N S.\I,M-SALM.
A travers les huit siècles d" la famille de Salm-Salm, ce qui m'intéresse, m'émeut, c'est l'instant fatal, 1791, où disant, eux aussi : « Il y a quelque chose de pourri en Danemark j>, ils abandonnent leur château, leurs droits, leurs devoirs, et manquent à l'ordre des aïeux. Combien supérieure à l'anecdote d'un jeune homme qui ne sait ni épouser sa fiancée, ni venger son père, cette réelle histoire des Salm-Salm, chassés de leur principauté vers ce château d'Anholt, où ils s'abritent encore ! Anholt, vaste château près d'un triste étang de Westphalie!
... Dans toute cette fin du xvin' siècle, les Salm-Salm avaient été harcelés de besoins d'argent. Leur correspondance inédite n'est (jue doléances à ce sujet. Ils s'efforçaient de tirer (les subsides de l'Kmpereur à Vienne, et leur intendant de Senones se faisait exécrer pour ses exigences. En 1791, les états généraux de la principauté rédigèrent des « cahiers » ; de (|ii()i le piincc fui slupéfiiil. Nous avons, éci'ile
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de sa main même, la réponse «ju'il leur lil. Notons le style ({ui est celui-là même qu'emploicnl aujourd'hui encore les écrivains « réactionnaires ^>. Les idées nouvelles y sont traitées de ^^ conseils perfides (jui ne tendent (|u';i briser tous les liens de la subordination et à secouer l'entente légitime et salutaire pour y substituer le désordre et l'anarchie, (|ui sont le plus cruel fléau des gens de bien ». Le })rince se plaint de l'insubordination générale, du mépris qu'on montre à son autorité dans la personne de ses gardes qui, partout et à toute heure, sont, insultés. On le sent débordé. 11 cède sur tous les points, « même aux dépens de ses revenus ». S'il garde une certaine noblesse, c'est jtar l'excellent ton de sa rédaction. Mais la parfaite douceur de cet homme impuissant satisfait mal chez le descendant des « sauvages seigneurs du Rhin ». D'ailleurs, cinq moi* plus tard, le prince (juittait sa princi[)aulé avec les siens et la famille de son intendant, tous hués, et j»eulclre en danger de mort.