CHAPITRE II
Le sang est d'une telle richesse en éléments anatomiques que, pour parvenir à dénombrer ceux-ci, il est indispensable de le diluer. Le liquide étranger qu'on y ajoute doit posséder deux qualités principales : conserver les éléments sans en faire disparaître un seul, et permettre de les disperser d'une manière uniforme dans tous les points du mélange. Comme ce mélange fournit une masse de liquide assez considérable, il serait impossible de compter les éléments qu'il contient. Il faut en circonscrire d'une manière précise un très petit volume se prêtant à l'examen microscopique. C'est dans ce petit volume qu'on compte les éléments et, par un calcul de proportion, on rapporte le chiffre trouvé
à une unité de volume de sang pur, soit à 1 millimètre cube.
Tous les physiologistes qui se sont occupés de cet intéressant problème ont opéré d'après ces données générales.
C'est à Yierordt (1) que revient l'honneur d'avoir imaginé la première méthode de numération. Mais, malgré les perfectionnements qu'y a introduits son élève Welcker (2), cette méthode est restée pénible et défectueuse.
Cramer (3) fit faire à la question un pas important en pratiquant pour la première fois la numération dans un volume déterminé de la dilution préalablement introduite dans un espace capillaire.
L'appareil de ce physiologiste hollandais se composait d'une lame porte-objet sur les bords de laquelle étaient collées deux bandes de verre très minces et partout d'égale épaisseur.
Sur ces deux lamelles était placée une autre lame semblable à la première. On obtenait ainsi une sorte de tube capillaire à section rectangulaire, ayant pour hauteur l'épaisseur des lamelles. Après avoir déterminé, à l'aide d'une mensuration faite au microscope, le volume de cet espace capillaire, Cramer diluait le sang avec de l'eau salée à 1/200 (0,50 0/0) en se servant de tubes bien calibrés. Il faisait ensuite pénétrer par aspiration une partie du mélange dans le capillaire et, en s'aidant d'un oculaire renfermant une glace quadrillée, il comptait les globules dans un espace d'une étendue déterminée. Il arrivait ainsi, à l'aide d'une formule calculée d'avance, à connaître le chiffre des globules contenus dans 1 millimètre cube de sang.
Cramer étant mort avant d'avoir pu vulgariser son procédé et l'étudier suffisamment pour y apporter les modifications qu'il réclamait, la question du dénombrement des éléments du sang ne s'était guère répandue, lorsqu'elle fut reprise en France par M. Potain en 1867, et bientôt après par son interne, M. Malassez (4).
M. Potain imagina un tube spécial très ingénieux pour faire la dilution sanguine. Ce petit appareil, connu sous le nom de mé-
(1) Vierordt, Arch. furphysiol. Heilkunde (Bd XI, 1852 et Bd XIII, 185'»).
(2) Welcker, Ueber Blutkorperchenzùhlung {Arch. des Vereins f. gemeiîi. Arbeiten zu Gottingen, Bd I, pp. 161 et 195, 1854).
(3) Cramer, Nederl. Lancet., 1855.
(4) Malassez, Comptes rendus de l'Académie des sciences, déc. 1872 et thèse de Paris, 1873.
langeur, est simplement un tube capillaire de verre présentant sur son trajet, au voisinage de l'une de ses extrémités, une dilatation ampullaire renfermant une petite boule de verre. Ce tube est gradué de manière à permettre de prendre une quantité déterminée de sang. Lorsqu'on aspire ensuite du sérum, le sang est refoulé dans la cavité ampullaire qui se remplit de liquide jusqu'à un trait d'affleurement voisin de l'ampoule où la mobilité de la boule de verre permet de produire un mélange intime entre le sang et le sérum.
La capacité du petit réservoir de verre et le volume de la partie capillaire du tube sont calculés de telle sorte qu'on obtient ainsi, à volonté, une dilution au 100e ou au 200e.
M. Potain se servait de son mélangeur pour faire la numération à l'aide d'un procédé assez délicat que M. Malassez nous a fait connaître.
Pour perfectionner cette méthode, ce dernier eut l'idée de limiter l'usage du mélangeur à la fabrication de la dilution sanguine et de compter les éléments renfermés dans un certain volume de cette dilution en se servant de la méthode de Cramer. Mais au capillaire rectangulaire de cet observateur, il substitua un tube à section elliptique.
Le capillaire de M. Malassez et le mélangeur de M. Potain commençaient à se répandre dans la pratique lorsque je repris, en 1875, l'étude de cette question.
Le mélangeur de M. Potain avait surtout pour but de faire la dilution sanguine à l'abri de l'évaporation. 11 m'a paru plus simple de faire cette dilution directement dans une petite éprouvette, cette opération ne demandant que quelques secondes pendant lesquelles le mélange n'a pas le temps de s'épaissir d'une manière notable.
D'autre part, les espaces capillaires imaginés par Cramer et M. Malassez m'ont paru d'un jaugeage difficile et, à l'aide d'expériences préalables, je me suis assuré que tout appareil se remplissant par capillarité conduit à des résultats erronés.
Le mélange sanguin est un liquide tenant en suspension des corps solides : placé à l'extrémité d'un espace capillaire, il y pénètre inégalement, la partie liquide s'introduisant dans l'espace capillaire plus facilement que les parties solides. Celles-ci sont d'ailleurs inégalement repoussées par la paroi du tube et la ré-
partition s'en fait d'une manière inégale dans les divers segments du capillaire (1).
J'ai donc cru devoir repousser l'emploi des tubes jaugés. Nous avons alors imaginé, M. Nachet et moi, un procédé nouveau d'une extrême simplicité et en même temps d'une grande précision (2).
§ 1. — Description des instruments.
Le mélange du sang avec un liquide additionnel étant fait d'une manière aussi homogène que possible, il fallait en circonscrire un volume mathématiquement déterminé sans modifier, par les manœuvres de la préparation, la répartition des éléments anatomiques.
L'originalité de notre méthode consiste à employer une cellule ouverte facile à manipuler et à nettoyer.
Cette cellule permet d'obtenir une lame de liquide à surfaces parallèles, dont la hauteur est connue, de sorte qu'il suffit de compter, à l'aide d'un oculaire quadrillé, les éléments contenus dans un cube ou dans un parallélipipède de volume déterminé.
Passons successivement en revue tous les instruments qui sont employés pour pratiquer la dilution du sang, ceux qui servent à la numération, avant de décrire la manière d'opérer.
Pour faire le mélange, on emploie deux pipettes graduées, une petite pour le sang, une plus volumineuse pour le sérum(fig. 8).
La première (B) planie d'un côté, pour que les lectures soient faciles et à l'abri des er-
(1) Mes principales expériences sur la répartition des éléments dans les tubes capillaires ont été rapportées par M, Duperie, Globules du sang. Variations phy s. dans l'état anotomique des globules du sang (thèse de Paris, 1878).