CHAPITRE III
L'activité physiologique de l'hémoglobine est trop connue, pour qu'il soit utile de montrer tout l'intérêt qui se rattache au dosage de cette substance dans un volume déterminé de sang.
A l'état normal, chez l'homme ainsi que chez les animaux, la quantité d'hémoglobine est sensiblement proportionnelle au nombre des globules rouges, c'est-à-dire que, chez les individus d'une même espèce, les globules rouges contiennent, en moyenne et à peu près, la même proportion de matière colorante. Aussi a-t-on pensé que le dénombrement des hématies pourrait fournir une notion suffisamment exacte de la proportion d'hémoglobine, et inversement, Welcker, Mantegazza et d'autres auteurs ont-ils cherché à déduire du dosage de l'hémoglobine le nombre des globules rouges renfermés dans une unité de volume de sang.
Ce qui est vrai à l'état physiologique cesse de l'être dans un grand nombre de cas morbides, en particulier dans l'anémie.
Le dosage de l'hémoglobine est donc un des points les plus importants de l'examen du sang : je le considère comme le complément indispensable de la numération des globules et de la détermination des altérations morphologiques de ces éléments.
Pour exécuter ce dosage d'une manière pratique, je me sers d'un petit appareil chromométrique qui consiste simplement en une double cellule de verre et en une échelle de teintes coloriées.
La double cellule est formée par deux anneaux de verre de même diamètre, à surface extérieure dépolie, collés côte à côte sur une lame de verre. Ils ont été usés au niveau des points tangents, de façon à former deux petits réservoirs parfaitement semblables, séparés l'un de l'autre par une mince cloison. Chacun de ces petits réservoirs peut contenir un peu plus de 500 millimètres cubes d'eau (fig. 14).
Supposons que, après avoir placé la lame de verre portant ces deux cellules sur une feuille de papier blanc, on mette dans chaque cellule 500 millimètres cubes d'eau distillée, et qu'on ajoute, dans une seule des deux, 4 ou 5 millimètres cubes de sang,
on obtiendra ainsi une solution dont la couleur, vue par lumière réfléchie, tranchera nettement sur l'état incolore de la couche liquide contiguë. L'intensité de la coloration de la solution sanguine variera, évidemment, à la fois suivant la proportion de sang utilisé et suivant la richesse de ce sang en matière colorante.
Fig. 14.
On a donc ainsi une coloration dont il faut mesurer les diverses fluctuations. Si, après avoir fait la dilution du sang soumis à l'étude, on pouvait ajouter peu à peu, dans le second réservoir d'eau, du sang dont on aurait calculé d'avance le contenu en hémoglobine, il arriverait un moment où le sang étalon serait mélangé avec l'eau en quantité suffisante pour que la seconde solution ait exactement la même teinte que la première. On en conclurait que les deux quantités de sang employées respectivement renferment la même quantité de matière colorante.
Mais cette manière d'opérer n'est pas pratique; elle n'est guère propre qu'à montrer le principe sur lequel repose ce procédé chromométrique.
Ce principe consiste à apprécier la coloration d'une solution sanguine, en la plaçant de façon à ce qu'elle soit éclairée par lumière réfléchie.
La solution de sang étalon est remplacée dans la pratique par une série de teintes coloriées.
Les deux petits réservoirs étant remplis, l'un par une solution, à titre connu, du sang à essayer, l'autre d'eau pure, si audessous de ce dernier on fait passer successivement des rondelles de papier convenablement coloriées et de plus en plus foncées, il arrivera un moment où, vue à travers la couche de liquide, une de ces rondelles produira une coloration analogue et équivalente à celle de la solution sanguine. Ces rondelles coloriées, bien exécutées, produisent un véritable trompe-F œil ; on croirait avoir côte à côte deux solutions colorées et les personnes qui examinent, pour la première fois, l'effet produit par cette double cellule, sont étonnées de ne pas pouvoir reconnaître le côté où se trouve le sang.
Chacune des teintes coloriées utilisées représentant une solution de sang titrée, dès qu'on a trouvé la rondelle qui correspond le mieux au mélange sanguin, le dosage de l'hémoglobine est opéré.
Comme il est difficile de se procurer de l'hémoglobine pure, les rondelles coloriées de l'échelle des teintes ne correspondent pas à des solutions titrées d'hémoglobine.
Après m'être assuré que chez l'homme adulte et sain la quantité de matière colorante contenue dans le sang est sensiblement proportionnelle au nombre des globules, j'ai pris comme étalon le globule rouge du sang humain.
Chaque rondelle placée au-dessous de la couche d'eau pure fait prendre à cette couche liquide une teinte égale à celle que donnerait à l'eau un nombre déterminé de globules.
Pour exécuter l'échelle de ces teintes coloriées, j'ai fait des solutions, en proportions variables, d'un sang dont je connaissais aussi exactement que possible le contenu en globules, et j'ai fait choix des teintes représentant d'une manière précise chacune de ces dilutions (1).
Dans l'échelle, dressée pour l'emploi de la cuvette double, les teintes ont les valeurs suivantes :
Teinte n° 1 8 866 000 globules sains.
Ces chiffres signifient que toute solution sanguine, correspondant à la teinte n° 1, contient une quantité d'hémoglobine égale à celle qui est fournie par 8 866 000 globules sains, et ainsi de suite pour chaque teinte.
La manière d'employer cet appareil chromométrique est fort simple.
Le choix d'un éclairage convenable est, pour ainsi dire, l'unique condition à remplir.
Il faut se placer de préférence dans une chambre éclairée par une seule fenêtre, tournée vers le nord ou vers l'est. L'exposition
(I) Ces teintes sont faites à l'aquarelle. Bien qu'elles soient d'une exécution facile, j'ai essayé de les faire fabriquer par un autre procédé plus sûr et plus commode, au point de vue d'une production en grand. Elles peuvent être obtenues à l'aide de la chromotypographie,
au nord est préférable en ce qu'elle permet de travailler dès le matin. On se met directement en face de la fenêtre, et à quelques mètres de distance, de façon à ce que la lumière tombe obliquement d'en haut sur les deux cellules de verre, l'une d'elles ne devant pas produire d'ombre portée sur la voisine.
La lumière la plus favorable, pour ce genre de recherches, est celle que donne un ciel couvert de nuages blancs ou légèrement gris ; la plus fâcheuse est celle qui émane d'un ciel bleu et sans nuages.
Après avoir, à l'aide de la grosse pipette, déposé dans chaque cellule 500 millimètres cubes d'eau distillée et aérée, ou même d'eau filtrée ordinaire, on ajoute, dans l'une des deux, quelques millimètres cubes du sang à examiner et on remue immédiatement et très doucement le mélange, en se servant d'une petite baguette de verre et en prenant soin de ne pas projeter de liquide en dehors du petit réservoir.
Quand on fait le dosage d'un sang sain, on peut prendre de 2 à 3 millimètres cubes de sang.
Dans les cas pathologiques, il faut nécessairement employer d'autant plus de sang que l'anémie est plus intense, soit dans l'anémie légère, 4 millimètres cubes; dans l'anémie de moyenne intensité, de 4 à 6 ; dans l'anémie intense (3e degré), de 6 à 10 ; dans l'anémie extrême (4e degré), de 10 à 15.
Comme souvent il est difficile de savoir d'avance dans quelle proportion doit être fait le mélange sanguin, puisque précisément il s'agit de déterminer le degré d'anémie, on prend tout d'abord une quantité insuffisante de sang, et après avoir rapidement séché la pipette, on en prend de nouveau un certain nombre de millimètres cubes. D'ailleurs, dans l'anémie un peu intense on est toujours obligé de faire plusieurs prises de sang, la pipette ne contenant que 5 millimètres cubes. Mais il faut avoir soin de faire ces prises successives, sans laisser d'intervalle sensible entre elles, la dilution sanguine s'évaporant peu à peu au contact de l'air, surtout par un temps sec et chaud.
Il est important, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer ailleurs, à propos de la numération des globules, de se procurer le sang à l'aide d'une piqûre de lancette. J'ai toujours choisi chez l'homme la pulpe des doigts, et toutes les fois qu'il était nécessaire de reprendre du sang à la même personne, à des inter-
valles suffisants pour permettre au sang de se coaguler dans la petite plaie, j'ai pris la précaution de faire une piqûre fraîche au lieu de comprimer la première avec force pour la faire saigner de nouveau.
Faite convenablement, cette petite piqûre de lancette n'est nullement douloureuse ; il m'est arrivé de la pratiquer chez un enfant endormi sans le réveiller.
Dès que le mélange sanguin est effectué, on place la cellule contenant l'eau pure au-dessus de l'une des teintes de l'échelle, de manière à ce que la cellule contenant le sang se trouve à gauche, et on se préserve des rayons horizontaux en formant avec la main une sorte d'écran entre la fenêtre et la cellule.
La teinte des mélanges sanguins étant influencée par la nature et la couleur de la surface réfléchissante, il faut interposer entre la cellule et les teintes un morceau de papier Whatman moyennement fort et d'un beau blanc, facile à remplacer dès qu'il est taché.
Cet écran est percé d'un trou qui a le même diamètre que les rondelles et qui doit leur correspondre exactement.
On cherche alors la teinte concordante et, quand on croit l'avoir trouvée, pour s'assurer qu'il n'y a pas d'erreur, on examine avec soin si la teinte qui précède et si celle qui suit donnent un aussi bon résultat. Si l'une est trop faible et l'autre trop forte, celle qu'on a choisie est la plus juste.
Quand la teinte de l'échelle n'est pas absolument concordante, on apprécie facilement, avec un peu d'habitude, la valeur d'une demi-teinte.
L'opération est alors terminée. Elle indique, exprimée en globules sains, la richesse globulaire du sang examiné. Prenons un exemple. Supposons qu'on ait pris 6 millimètres cubes de sang et qu'on ait obtenu la teinte n° 4. Cette dernière représentant une dilution faite avec 12189 000 globules sains (V. le tableau, p. 45), la richesse globulaire sera, par millimètre cube, de
""BOOM = ao31333.
Mais là ne se borne pas l'examen du sang et la numération des globules vient compléter ordinairement le dosage de l'hémoglobine.
Dans l'exemple précédent, admettons que cette numération ait fourni le chiffre de 3774 000 globules. Le pouvoir colorant exprimé en globules sains étant de 2 031333, la valeur d'un globule du sang examiné sera donc représentée en moyenne par
Dans le cas choisi on aura :
Nombre des globules rouges par millimètre cube . . N = 3 774 000
Richesse globulaire, exprimée en globules sains R = 2 031 333
Valeur individuelle, moyenne d'un globule G = 0,538
On peut simplifier ces chiffres en ne conservant que deux décimales à celui qui représente la valeur de G, et en remplaçant les 3 derniers chiffres de la valeur R par des zéros. A Faide de ces données on peut dresser chaque observation sous la forme d'un graphique comprenant trois courbes N — R — G, auxquelles on en ajoute, suivant les cas, deux autres, la courbe B, exprimant les variations des globules blancs et la courbe H, celles des hématoblastes (1).
Le procédé des teintes coloriées est suffisamment exact et sensible pour répondre aux besoins de la clinique et même aux exigences plus grandes de certaines recherches physiologiques.
(1) Dans ces dernières années un certain nombre d'expérimentateurs ont calculé, à l'aide de méthodes plus ou moins exactes, la quantité d'hémoglobine contenue dans un millimètre cube de sang ou même dans un globule rouge considéré individuellement. Il ne faudrait pas croire qu'il y eût là des données différentes de celles que nous exprimons par R et G. Si on avait pu obtenir de l'oxyliémoglobine humaine pure et calculer le poids de cette matière correspondant à un certain nombre de globules sains, rien ne serait plus facile que de transformer en poids les valeurs que nous exprimons par R (richesse globulaire) et G (valeur individuelle d'un globule). En l'absence de cette notion, nous préférons nous servir comme étalon du sang humain normal, dont un grand nombre d'examens nous ont fait connaître très exactement le pouvoir colorant. Nous trouvons qu'en exprimant la richesse globulaire (dose d'hémoglobine) en nombre de globules sains au lieu de la représenter en poids, on fournit une donnée plus simple, plus expressive et peutêtre plus exacte. Il serait facile, dans les observations cliniques, de compléter la signification de cette valeur en plaçant à côté d'elle le rapport de cette richesse à la richesse normale moyenne. Ainsi, quand dans un cas d'anémie la richesse globulaire R est tombée à un million, elle est réduite à l/5e de la normale.
De même, en rapportant la valeur individuelle des globules au globule humain sain, on donne immédiatement du contenu de l'élément en hémoglobine une idée plus précise et plus saisissable que si l'on traduisait la même valeur en poids.
Il doit sa grande sensibilité à deux particularités : en premier lieu à l'emploi de la lumière réfléchie et, en second lieu, à la contiguïté des objets colorés que Ton compare.
Mais à côté de ces avantages il présente l'inconvénient, commun à toutes les méthodes chromométriques, d'exiger pour être exact un éclairage toujours identique. La coloration des solutions sanguines varie notablement suivant que la lumière du ciel est bleue ou blanche, intense ou faible, tandis que, dans les mêmes circonstances, celle des rondelles coloriées est peu modifiée. Il en résulte que le dosage par comparaison ne peut s'effectuer d'une manière rigoureuse que lorsque l'état du ciel le permet.
La valeur des teintes a été déterminée par un ciel couvert et par un éclairage doux d'intensité moyenne ; l'échelle est donc exacte dans les conditions le plus souvent réalisées à Paris (1). On peut alors évaluer la proportion d'hémoglobine à 3 p. 100 près de la quantité à doser (2).
En se servant toujours des mêmes instruments, en opérant les examens successifs, relatifs à un même cas, dans des conditions aussi analogues que possible, les résultats qu'on obtient sont très précis et parfaitement comparables entre eux.
Ajoutons qu'au point de vue clinique le dosage de l'hémoglobine est plus précieux à lui seul que la numération des globules et que les renseignements qu'il fournit sur la richesse globulaire vraie sont souvent d'une connaissance plus importante dans l'anémie que celle du nombre des hématies.