CHAPITRE PREMIER
Aprés ces observations préliminaires, Je constaterai d'abord que les auteurs latins parvenus jusqu'à nous ne fournissent, pour ainsi dire, aucun texte propre à nous falre connaître, même d'une manière incomplète et élolgnée, l'organisation de la médecine dans les armées romaines. Non-seulement, en effet, la littérature classique n'en fait aucune mention, mais les écrivains même qui ont traité spécialement de l'art militaire se dispensent presque tous d'en parler. Bien plus, quelques-uns, notamment Végèce (1), affectent encore pour les médecins ce dédain qui était sl communément professé par les Romains du temps de la république et dont il nous reste de si nombreux témoignages. C'est ainel que dans un des principaux ct três-rares endroits de son ouvrage sur l'art militaire où les médecins se trouvent mentionnés, on rencontre l’expression du dédain dont je parle : « Rez mihtaris periti », dit-il, « plus quotidiana armorum exercilia ad sanitatem putaverunt prodesse quam medicos (2). » Toutefois dans la phrase précédente, en parlant des soldats qui boivent des eaux marécageuses, il dit que ces eaux agissent comme du poison, et que les malades doivent être rendus à la santé par l’art des médecins.
(4) Flavii Vegelii Renati de re mililari. Strasbourg, 1806, in-8°. (2) Jbid., lib. HE, cap. n.
La même affectation se rencontre chez un autre auteur également spécial, appartenant à la basse époque, Onñés sandre (1), qui dans son ouvrage intitulé : Le géndral d'armée, déelare en son style de rhéteur, ans « la parole Qu général est plus efficace que l’art des ehirargians qui sont à la suite des armées pour panser les blassée: ear geux-ci se bornent à trailer les plaies, au lieu que le général ranima les esprits abattus et encourage Îles brayeg » (2).
Remarquons ici que si les deux éerivains militaires dont nous venons de parler font peu de eas de l'intervention de la médecine dans les armées : si même le premier ne mentionne point celle intervention d'une manière bien explisite, du moins Onésandre est trés-préais st trés-affire malif sur l'existence des chirurgiens militaires eb eur leur assistance au milieu des troupes en enmpagne, La même observation doit s'appliquer À un passage d'Aehille Talius, éerivain alexandrin du tr - sièale de notre èra. Dans un endroit de son livre sur las amours de Clitophon et de Leueinpe, il s'exprime ainsi ? Hpdeserv ofv 5% erparayé 6 Mavflans nai detvar si ro erparonédeu larpdy perexæéeualar (3): « Ménéias alla done trouver le général, et le prla de faire venir le médecin de l'armée. » Enfin, Îl y a aussi dans Galien quelques rares mentions de médeeins militaires, parmi lesquelles nous remarquons celle-ei (Il s’agit d'un reméde contre le mal. de tête) : dÂko ‘Avrydveu dv orpxronéda
(4) 'OvnoxvT peu orparnyixss, in-8°, Paris, Firmin Didot, 1822.
(2) Jbid:, chap. 1, 8 10. | |
(3) ‘Achillis Tatii Alexardrini de Clilophontis et Leucippes amoribus,
lib. IV, cap. x. Paris, Firmin Didot, 14856,
12 DU SERVICE DE SANTÉ MILITAIRE CHEZ LES ROMAINS. émichpuus iarpeboavros : « aliud Antigoni qui in exercitu insigniler medicabat (1). » |
Ces textes si peu détaillés, qu’on est obligé d’aller chercher dans des auteurs d’une importance médiocre et d’un ordre inférieur, sont de nature à augmenter l’étonnement et le regret que nous éprouvons de ne rien trouver sur ce sujet dans les écrivains de la haute époque; et s’ils sont très-affirmatifs sur le fait de l'existence de médecins d’armées, ils nous paraissent aussi apporter une preuve de plus du peu de cas que l’on faisait, en général, de ces médecins, et du manque d'estime que l’on avait pour leurs services. Îl est impossible de s’expliquer autrement le silence complet des historiens sur ce sujet. On n'arrive à le comprendre que si l'on se rappelle que les anciens Romains n’accordaient aucune considération à l’art médical, lequel n’était exercé chez eux que par des gens privés du droit de cité ; et l’on peut justement considérer l'expression si emphatique du mépris encore affecté pour la médecine, dans les écrivains cités plus haut de la basse époque impériale, comme un écho lointain des sentiments professés par les Romains du temps de la république.
Toutefois cette explication n’est pas encore tout à fait complète. En nous reportant aux temps actuels eten considérant le peu de place consacré aux éminents services de la médecine militaire dans les historiens contemporains, on voit qu’il faut chercher un complément d’explications de ce phénomène dans les plus profonds replis du cœur burnain. En effet, si l’on réfléchit à la multitude et
(1) CI. Galeni opera omnia, ed. D. Car. Gott. Kühn, XII, p. 557. Lipsiæ, 14826.
à l'excellence des secours prodigués par les médecins dans les guerres du premier empire, et dans celles, plus récentes, de Crimée et d'Italie, où des centaines de mille hommes ont été recueillis et soignés par une poignée de médecins, qui presque tous, en Crimée du moins, ont succombé à la peine, on est confondu d’étonnement et de tristesse en voyant qu'il est à peine fait mention d’eux par les historiens.
Pline l’ancien dit que Rome se passa de médecins pendant six cents ans (1), ce qui est une évidente exagération; car l’humanité est ainsi faite que là où il y a des malades, il ne manque jamais de médecins. Peut-être a-t-il voulu dire plutôt qu’il n’yavait point de médecine romaine, ce qui est plus que vraisemblable; car la vérité est que les praticiens ou guérisseurs à Rome étaient à peu près tous des étrangers, des prolétaires ou des esclaves qui avaient étudié dans les écoles grecques; et que s’il y avait quelquefois du profit, il est certain qu'il n’y avait jamais d'honneur à exercer la médecine. En ce qui concerne les armées, il est à peu près hors de doute qu'aucun médecin - n’y était attaché pour y exercer son art. Ces armées, en effet, n’étaient point encore permänentes et ne le devinrent que sous l’empereur Auguste. On comprend alors la difficulté d’attacher des officiers de santé à des corps qui, une fois la campagne terminée, étaient dissous, et dont les hommes rentraient dans la vie civile. D’un autre côté, les médecins qui vinrent pratiquer à Rome sous la république, et dont le nombre s’accrut beaucoup aprés. la conquête de la Grèce et de l'Asie, n’étant-pas citoyens et
(4) Hist. nat. lib. XXIX, cap. v.
ne jouissint d'aucun des privilèges ftlachés À cette qua- Hité, ne pouvaient ôire révêlus de fonctiotis publiques : el si, au temps de Jules César, il ÿ eut des médeëinis célèbres comnie Asclépiade, où qui acquirent pär leur profession de grandes richesses, il n’en faut pas Moins reconnatire qu'ils étaient étrangers, À pet près {ous Grecs. Cependant, au.dire de Suêtone, ce fut Jules César qui, le premier, accorda le droit de cité & lots ceux qui exergalent la tnédeciné & Rome? « Onnesque mediclium » Rome professos et liberaliumi drtlum doctores..; clvis » tale donavit (1). » C'était üne préparation 4 dé miélil= leürés destinées potir l'art médical, ; Ces faits, en l'absence de tous documents éontraires, autorisent pleiriément à penser qu’il n’y eut point de mé: decine véritablement orgañisée at servicé des armées romaines perdant la durée dé la république. Sans doute, il ést extrêmernent probablé, ôh petit méme dire tott & fait cériain, que des consüls, des prélèurs où même des commandäfts inférieurs, persofnages tiches 6ù ptiss san(s, avaién! l'habitude d'emmener avec eux, eh entrant eh campagne, des esclaves médecins où ehirürglens qu'ils achetaient potir leur tsage personnel, et qu’ils pféêtatent, en cas de besoin, 4 leurs aimis. C’est ce que l’on petit facilement conclure de quelques textes, ét mofariment d'un püssage où Plutirque, racontant Îe suicide de Caton d'Utique, ÿ constate la présence de Cléanthes, médecin éftaché à son service ; ainsi que de deux pâs: sages de Suétone ! l’un où cet historien rapporte qu'Atis puste envoya k Germanicus un de ses esclaves médes
(4) Suélone, C. Julius Cæsar, cap; xL#
cins: « Mitlo prœæterea cum vo (Caio) 8x servis mais medicum, quem, scripsi Germanico, & vellet, ut retineret » (1); l'autre dans lequel il raconté que Domitius, bisaïeul de Néron, ayant résolu de mourir, ordonna à son esclave médecin de lui donner du poison; mais qu'après l'avoir pris, Îl fut suisi do frayeur, et qu'ayant vomi le poison, il affranchit son médecin, parce que celui. ei, connaissant l'inconslancé de son maître, lui en avait donné une dose insuffisante : « 77 desperationa rerum, mortem timore appetilam ila expavit, ut haustum venenum pœnñilentid evomuerit medicumque maäniumi= serit, quod sibi prudens ac sciens minus norium temperasset (2), » Mais de là à l'organisation d'un service de santé militaire, il y à encore bien loin. | |
Beaucoup de circonstances, au contraire, tendent 4 démontrer que cette organisation récut son exécution sous l’empereur Auguste, et concouretit à en expliquer les motifs. |
D'abord c'est à cette époque que l'exercice de la més décine commença À recevoir des encouragements et À obtenir des priviléges qui en firent plus tard une profes: aion honorable et libérale. Nous venons de dire que Jules César conféra aux médecins le titre de citoyens: de plus, le médecin d’Auguste, Antonius Musa, qui, pat ses heu reux et éminents services, avait gagné l'affection de ce prince, en fit profiter ses confrères ; et c’est à partir de ve moment qué les médecins commencèrent À jouir d’tine considération dont ils n'avaient récu jusque-là aucune
(4) Sudtone, Caligula, cap. viit.
(2) Suétône, Mero, cap. 11.
marque, au moins d’une manière générale. Aussi ils affluërent à Rome de toutes parts, et beaucoup y acquirent de grandes richesses.
Ensuite, sous ce même empereur, les armées devinrent permanentes, et durent, en conséquence de ce changement, recevoir dans leur organisation intérieure, des modifications importantes, parmi lesquelles il est rationnel d'admettre que l’élément médical fut alors introduit. Les campements eux-mêmes furent élablis d’une manière définitive et permanente, etl’un d’eux ausein même de Rome, pour la garde de la personne de l'empereur. Il fallut bien organiser des moyens de secours pour les soldats qui tombaient malades dans ces camps, et pourvoir à une nécessité de tous les instants ; car chacun sait que l’agglomération des hommes est une cause puissante demaladies de toutes sortes et un foyer permanent de fermentalions morbides.
Enfin, la marine à son tour eut à subir de grandes modifications dans son régime administratif, et les historiens attestent que c’est à cette époque que furent formées et constituées, d’une manière stable et définitive, les flottes de Misène et de Ravenne. Si nous ajoutons que tous les monuments qui nous fournissent des indications et des renseignements sur le service médical dans les armées romaines sont postérieurs à l’établissement de l'empire, et que quelques-uns néanmoins se rapprochent beaucoup de cette époque, un pareil concours de circonstances aménera naturellement à conclure que l’organisation régulière de la médecine militaire chez les Romains ne peut pas s éloigner beaucoup de la constitution définitive de l'empire.