CHAPITRE IE
Lorsque l’empereur Auguste eut fermé le temple de Janus et que la paix parut solidement établie en même temps que l’unité politique de l'empire, tous les efforts du gouvernement se portèrent vers le développement des parties nouvelles de l'administration et vers le perfectionnement des parties anciennes, dans le but de la compléter et d'en adapter les rouages et le fonctionnement au régime qui venait de s'implanter. En conservant les noms et les formes du gouvernement, on changea tout le fond de son système. La formation de corps de troupes spéciales et sédentaires, tels que la garde prétorienne, la garde urbaine et le corps des vigiles, pour la sûreté personnelle du prince et pour la police et le bon ordre de la ville, fit sans doute naître et sentir la nécessité d’un lieu de refuge où les soldats malades pussent recevoir des soins assidus et éclairés. En effet, ces trois corps, qui constituaient, pour ainsi dire, la garnison perpétuelle de Rome, formaient une armée considérable, dans laquelle il devait y avoir continuellement un grand nombre de malades. C’est probablement ce qui donna lieu à l'établissement des valetudinaria, véritables hôpitaux militaires, dont l'existence dans les camps permanents nous est révélée par des documents de diverses
provenances et d’une authenticité incontestable. R. BRIAU. 2
J'ai dit plus haut qu’il y avait absence complète de textes concernant le service de santé des armées dans les auteurs anciens. Il en existe un cependant, à part ceux que j'ai reproduits de Végèce, d’Onésandre, de Galien et de Tatius. À la vérité, s’il est le seul de la haute époque de l'empire à ma connaissance, au moins est-il précieux, concluant, et jette-t-1l un grand jour sur le sens et la signification de plusieurs documents épigraphiques. Quoiqu'il soit technique et qu’il n'entre que dans quelques détails de construction, ce qui nous laisse beaucoup à désirer, cependant, complété par les inscriptions, il nous permet de saisir les prircipales particularités de ces hôpitaux, et de nous faire une idée générale et assez exacte du fonctionnement de leurservice. On le trouve dans Hygin, auteur spécial qui écrivait sous l’empereur Trajan (1), et il s’applique à l’établissement et à la construction dans les campements romains des valetudinaria, ou lieux hospitaliers affectés au traitement des soldats malades,
Cet Hygin, qui était arpenteur ou mesureur, sans aucun doute attaché au service de la castramétation, a donc décrit en homme expert, mais sans sortir de son art spécial, cette sorte de refuge ou d’infirmerie à laquelle il donne le nom de valetudinarium, de même qu’il appelle vetere narium l'hôpital pour les chevaux, auquel était attaché, comme cela a lieu encore aujourd'hui, un atelier de maréchalerie qu’il nomme fabrica. Je suis en effet convaincu que le mot /abrica, dans le texte de Hygin, doit s’appliquer à une dépendance du veferinarium, c'est-à-dire à
(4) Hygini gromatici liber de munitionibus castrorum, édit. de Lange. Gœttingue, 1848, in-8°,
la maréchalerie, et non point à un atelier ou fabrique d'armes, conune l’a dit M. Masquelez, bibliothécaire de l’école de Saint-Cyr (1), en traduisant le passage de cet auteur.
Voici en quels termes concis l’écrivain latin s'exprime sur ces établissements : « Quotiens autem quinque vel sex legiones acceptæ fuerint, duæ cohortes primæ lateribus prætori tendere debebunt, duæ in prætentura, super guibus VALETUDINARIA (2). » Un peu plus loin il ajoute : «Ut LX pedes VALETUDINARIUM et reliqua, quæ supra tendent, accipiant, hoc est veterinarium el fabrica, quæ ideo longius posita est, ut VALETUDINARIUM quielum esse convalescentibus posset; quorum pedatura in singulas species ad homines CC solet computart (3). » Enfin, dans un autre endroit, 1l dit encore : « Fié numerus cum pedatura VALETUDINARII, velerinarit et fabricæ, quæ in unum ad CD homines computantur….. (4). »
Ainsi qu’on peut le voir, le premier de ces textes donne la place occupée dans le camp par l'hôpital. « Toutes les fois », y est-il dit, « que cinq ou six légions auront été réunies, deux cohortes premières devront camper aux côtés du prétoire, deux devant le retranchement, le long desquelles seront placés les hôpitaux. » Lange, en commentant ce passage, prélend que dans les camps de trois légions, il y avait seulement un hôpital, mais que Hygin se sert ici du pluriel va/etudinaria parce qu’il est très-possible que
(4) Étude sur la castramélation des Romains el sur leurs institutions militaires, Paris, 1864, in-8°,
(2) Hyginus, loc, cil., p. 68.
(3) fbid., p. 69.
(4) 1bi4., p. 86,
dans les stations composées de cinq ou six légions, il y avait deux hôpitaux, à moins encore que ce pluriel ne s’applique tout à la fois au valetudinarium et au veterinarium, ce qui me semble moins vraisemblable.
Quoi qu'il en soit, en analysant ce passage et en le comparant avec tout le reste de l’ouvrage, Lange croit pouvoir établir d’une manière précise la place du va/etudinarium et celle du veterinarium cum fabrica ; et sur le plan qu’il a joint à son édition, le valetudinarium est situé à gauche en entrant par la porte prétorienne, dans l’angle formé par la rencontre des retranchements, entre la porte prétorienne et la porte principale droite, à l'intersection des deux viæ sagulares. Le veterinarium el la fabrica sont placés à droite dans l'angle opposé. Cette situation réciproque des deux établissements est parfaitement conforme au second texte, où il est dit que le valetudinarium et le veterinarium, avec son atelier, auront chacun soixante pieds de dimension et seront éloignés l’un de l’autre, de telle sorte que les soldats malades puissent être tranquilles, c’est-à-dire n'être pas incommodés par le bruit continuel des travaux de la fabrica; et que l’on a coutume de mesurer pour chacun de ces établissements l’espace que doivent occüper deux cents hommes. Ce chiffre est confirmé par le troisième texte transcrit plus haut, où il est dit que la dimension des valetudinarium, veterinarium et fabrica est, pour Le tout, en rapport avec l'espace qu'on assigne d'ordinaire à quatre cents hommes.
‘ Il est facile d'apprécier maintenant combien ces textes de Hygin sont précis et positifs en ce qui concerne l’existence d’hôpitaux militaires dans les campements romains.
fl ne faut pas perdre de vue que l'écrivain était un simple mesureur, qui a fait un ouvrage purement technique adressé aux hommes de son art; et c’est pourquoi il n’est entré dans aucun autre détail que ceux qui appartenaient à sa profession. Nous trouverons ailleurs d’autres sources d'informations pour ce qui regarde le service intérieuræt l'administration de ces lieux de refuge.
Lange, le commentateur de Hygin, pense que ces hôpitaux ont été établis très-peu de temps avant le règne de Trajan. Mais il appuie cette opinion simplement sur ce que l'historien juif Josèphe n’en parle pas dans la description qu’il nous a laissée du campement des Romains (1). J'avoue que cette démonstration d’un nouveau genre, ayant pour unique base le silence d’un auteur, ne me semble guère de nature à être prise en considération, D'ailleurs il est de toute évidence, à la simple lecture du passage indiqué, que le but de Josèphe n’était pas d’entrer dans tous les détails de la castramétation romaine. Il ne voulait que faire connaître la discipline, les exercices et l’organisation de l’armée dans les camps, On ne peut donc absolument rien conclure de son silence à l’égard des hôpitaux militaires, silence bien plus facile à comprendre que celui de Végèce, par exemple, écrivain militaire spécial, dont l'ouvrage entre dans tous les détails de la constitution et de l'administration de l’armée, et qui est d’ailleurs notablement postérieur au règne de Trajan. Pour mon compte, je ne puis en aucune façon partager l'opinion de Lange, et je crois que l'institution des hôpitaux militaires doit être reportée aux premiers
(1) Bellum Judaicum, lib, III, cap. vi.
temps de l'établissement du camp prétorien et des armées permanentes, c'est-à-dire, sinon sous Auguste, au moins très-peu de temps après lui.
Le silence de Végèce n’est cependant peut-être pas aussi absolu que pourraient le faire croire mes paroles précédentes. En effet, après avoir énuméré les fonctions du préfet du camp, il ajoute que cet officier avait autorité sur les malades logés ensemble et sur les médecins chargés de les soigner, et qu'il réglait la dépense de ces soins : « Ægri CONTUBERNALES ef medici a quibus curantur, expensa etiam ad ejus industriam pertinebant (1). » Ilme semble que ce mot contubernales ne pent s'appliquer qu'aux malades hospitalisés, couchés dans le même établissement, et que c’est dans ce sens que Végèce l’emploie ici. En l'absence même du texte de Hygin, je verrais là une raison de penser qu’il pouvait exister dans les camps un hôpital pour les malades; car il est impossible d'admettre que Végèce pût ignorer l'existence d’un pareil établissement, quoiqu'il n'en parle point d'une manière explicite, puisqu'il est démontré d'une maniére indubitable que les valetudinaria étaient depuis bien longtemps en usage à l’époque où vivait cet écrivain.
Au reste, il est fort probable qu'on ne mettait dans le valetudinarium que ceux des soldats qui étaient trèsmalades ou blessés grièvement. En effet, on sait par quelques historiens que beaucoup de malades restaient dans leurs tentes. C’est ainsi que Lampride assure que l’'empereur Alexandre Sévère allait visiter les soldats malades jusque dans leurs tentes, fussent-ils des derniers rangs :
(1) Lib, I, cap. x.
« Ægrotantes ipse visitavit per tentoria milites, etiam ultimos (1). » Pline le jeune le dit également de Trajan : « Qui apporta plus de soins que vous à consoler les mal- » heureux, à soulager les malades? Êtes-vous jamais rentré > dans votre tente avant d’avoir visité celles de vos com- » pagnons d'armes? » « Quid quüm solatium fessis, ægris opem ferres ? non tib1 morts tua inire tentoria, nisi commilitonum ante lustrasses ? » (2) Il est probable toutefois qu'il ne s’agit ici que des soldats en campagne, et non des campements permanents.
(1) Æl. Lamprid,, Alexander Soverus, cap. xLvII.. (2) Panegyr,, cap. x.