‹ Du service de santé militaire chez les RomainsChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE TIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIT

Les textes de Hygin, quelque précieux qu'ils soient, ne nous donnent des renseignements que sur l’emplacement, les dimensions et la construction du valetudinarium. Son ouvrage, d’une spécialité restreinte et borné aux règles purement techniques, ne s’adressait en réalité qu’à ceux qui se destinaient à devenir mensores ou gromatici. Il est par conséquent muet sur ee qui concerne le service des malades, et ne nous apprend absolument rien sur le régime intérieur des valetudinaria. Mais d’autres documents vont nous renseigner sur tout cela, et nous faire connaître par qui et comment étaient administrés ces établissements.

D'abord, il est évident qu'il y avait des médecins chargés de donner leurs soins aux malades ; à cet égard, il ne peut s'élever aucun doute. Sans ces fonctionnaires, en effet, les infirmeries ou hôpitaux n'auraient eu, pour ainsi dire, aucune raison d’être. Mais quels étaient ces médecins ? Étaient-ils, comme dans nos armées actuelles, uniquement et particuliérement chargés de traiter les malades hospitalisés? ou bien étaient-ils en même temps et simultanément médecins de légions ou de cohortes et médecins d’hôpitaux? Cette question, qui a son importance, serait immédiatement résolue dans le sens de la

première hypothèse, si l’on pouvait s’en rapporter à une inscription que l’on trouve dans les recueils de Reinesius (1), d’Orelli (2) et de Spon (3). En effet, cette inscription est ainsi conçue :

D M TI. CLAVDIVS IVLIANVS ME DICVS CLINICVS COH. III PR. FECIT VIVOS SIBI ET TVLLIE EPIGONE CONIVGI LIBERTIS LIBERTABVSQ CLAVDIIS POSTERISQVE EORVM H. M. H. NS.

Reinesius, p. 644, n, 7. « A Sirmundo habuit Lambecius ; exhibuit etiam in suis schedis Langermann. » — Orelli, n. 3506. La septième ligne est omise, et à la fin on. lit: Est suspecta. — Spon, p. 145, n. 16. « Romæ, in via Nomentana prope sanctæ Agnetis ædem. »

D(iis) M{anibus). Ti(berius) Claudius Julianus, medicus clinicus coh(ortis) quartæ pr(ætoriæ), fecit vivos sibi et Tullie Epigone conjugi, libertis libertabusq(ue) Claudiis posterisque eorum. H(oc) m(onumentum) h(eredes) n(on) s(equetur).

Ce titre de chinicus a un sens net et précis. D’après l’étymologie et un long usage, le mot clinicus ne doit s’entendre que du médecin qui va visiter les malades dans leur

(1) Syntagma inscriptionum antig. Lipsiæ et Francof., 1682, (2) Inscriplionum latinarum select. amplissima collectio. Turici, 4828. (3) Miscellanea erudilæ antiquitatis, Lugduni, 1685.

lit, ou des malades alités eux-mêmes, Castelli (4)est irèsaffirmatif à cet égard : « Cainicus (dit-il) dicitur vel de medico qui ægros lecta affiros invisit et curat, vel de ægro qui lecto affixus est: » Or, s’il existait réellement des mé. decins cliniques dans les armées romaines, il est certain qu'ils ne pouvaient être que les fonctionnaires chargés de soigner les soldats malades et couchés dans les infirmeries ou hôpitaux. L'interprétation de notre inscription n’offrirait donc point par elle-même de difficultés sérieuses. Mais c'est son authenticité qui est mise en doute et qui est contestée par plusieurs épigraphistes. D'abord Orelli la déclare suspecte. D’autres savants voient, dans l'orthographe archaïque du mot vivus et dans l’intercalation inutile du mot Claudiis, des motifs suffisants pour ne pas l’accepter dans la forme où elle est transcrile; et il est à remarquer que plusieurs recueils qui la reproduisent ne contiennent pas la septième ligne où se trouve le mot Claudiis, Enfin, son origine, telle qu'elle est indiquée par Reinesius, autorise une suspicion légitime, sinon sur le fond même, au moins sur la forme de ce document, qui sort, à n’en pas douter, de l'officine de Ligorio. M. Léon Renier, que j'ai consulté à ce sujet, pense en effet que l'on ne doit accepter en général qu'avec la plus grande circonspection les inscriptions tirées des papiers de Langermann,; et, spécialement, celle que je viens de transcrire lui paraît fausse, ou tout au moins interpolée.

11 faut donc renoncer aux conclusions qu’il était naturel et légitime de tirer de ce titre de clinicus, Non pas

(1) Lexicum medicum græco-latinum. In-4°, Genève,

qu’il fût inconnu à Rome dès le commencement de l’empire, car on le trouve dans Pline le naturaliste (4); mais il devient trés-douteux qu'il ait indiqué une fonction médicale dans l’armée, puisqu'il ne se rencontre en ce sens que dans un seul document, et que ce document est considéré comme apocryphe par les savants les plus autorisés en pareille matière.

Toutefois, en renonçant à me servir de ce titre de clinicus, je r’abandonne pas pour cela la conjecture trés-vraisemblable pour moi, qu'il existait, dans les armées romaines, des médecins attachés spécialement aux iffirmeries ou hôpitaux militaires, Si le titre de clinicus ne peut me servir d'appui, je me réfugierai dans les motifs d’une saine pratique médicale et dans les conditions essentielles à une bonne administration et à un service hospitalier convenablement ordonnés. Ces motifs sont appuyés en outre sur un document, unique à la vérité, mais qui offre une base solide à mon cpinion.

C’est pour cela que je crois devoir placer ici une autre inscription qui porte un titre particulier dont nous devons chercher à nous rendre compte. Ce document est parfaitement authentique, et la pierre sur laquelle il est gravé cest déposée au musée de Lyon. J'en prends copie dans l’ouvrage de M. de Boissieu (2) :

(1) Lib. XXIX, 11.

(2) Inscriptions antiques de Lyon, par Alph. de Roissieu. Lyon, 4846- 1854,

D M M AQVINI VERINI OPLIONIS KARCE RIS EX COHORT XIII YRBAN BONONI VS GORDYS MEDI CVS CASTRENSIS ET MACCIVS MODES TYS ET IVLIVS MATER NYS MILITES HER EI... .

__ FACIEND CYR.

D(iis) Manibus). Marci) Aquinii Verini, opltjionis carceris ex cohort(e) tredecima Urban(a), Bononius Gordus, medicus castrensis, et Maccius Modestus et Julius Maternus milites, here(des) ej[us], faciend(um) cur(averunt).

Ce titre de castrensis, appliqué à un médecin, est jusqu’à présent unique dans les monuments épigraphiques. ll a beaucoup, et à juste raison, embarrassé M. de Boissieu. Ce savant ne s’explique pas la condition du medicus castrensis, et i se demande si les cantonnements détachés avaient des médecins extraordinaires, ou si le medicus castrensis était d’un grade supérieur au médecin de légion. | |

Pour éclaircir ces doutes, d’ailleurs très-naturels, il faut d’abord admettre que Bononius Gordus faisait partie de la treizième cohorte urbaine, ainsi que les soldats, ses cohéritiers, quoique l'inscription ne le dise pas d’une manière explicite. On sait que cette cohorte a été très-long-

temps campée à Lyon, et il n’ya aucune apparence qu'ils aient pu appartenir à un autre corps de troupes. Maintenant le mot castrensis est-il un titre particulier, indiquant une dignité, un grade, une fonction spéciale? ou bien n'est-il qu’une désignation commune pouvant appartenir également à tous les autres médecins? J'avoue que j’incline tout à fait vers la première hypothèse par les raisons suivantes :

Si l'expression de medicus castrensis est une désignation commune, elle ne peut avoir d'autre signification que celle, très-générale, de médecin militaire, médecin des soldats, de même que l’on trouve le titre de mater castrorum, mère des soldats, appliqué à des impératrices. Mais alors on s'explique difficilement qu'elle ne se rencontre qu’une seule fois dans les inscriptions médicales actuellement connues, qui sont au nombre d’une trentaine environ, et où l’on trouve constamment pour désignation commune : medicus legionis, medicus cohortis, et jamais medicus militum ou militaris, ainsi que nous le verrons plus loin. Pourquoi cette exception ? pourquoi ne trouve-t-on pas ici, comme dans les autres inscriptions : Bonontus Gordus medicus cohortis suprascriptæ? Je ne puis comprendre ce fait qu’en voyant dans ce mot un titre particulier et des fonctions différentes de celles des autres médecins. Ce titre, d’ailleurs, n’était pas uniquement attribué aux médecins. Il y avait d’autres fonctionnaires spécialement attachés aux camps, dont les emplois ne s’étendaient guère au delà des retranchements et à qui un titre semblable était donné.

Ensuite, si ce mot castrensis n’est pas un titre spécial auquel se rattache une fonction particulière, 1l faut ad-

mettre que rien n’indique une différence quelconque dans le service médical des camps permanents, et qu'il ya entre tous les médecins résidant dans ces camps égalité de grade et d'autorité, et identité de fonctions. Mais si c’est là une chose admissible, et même à peu près démontrée pour les corps de troupes en marche et en expéditions, elle est très-difficile à croire quand il s’agit des camps permanents. Dans les hôpitaux de ces camps, en effet, il y a des détails de service qui ne peuvent être confiés qu’à une même personne, sinon il en résulte des désordres de nature à entraver toute l'administration. Le médecin auquel était confié le soin des soldats de plusieurs centuries allait-il au valetudinarium traiter ceux de ces soldats qui y avaient été transportés? Cela n’esi vraiment pas croyable pour qui connaît les conditions d’un bon service médical.

On ne peut s'expliquer que dans une cohorte urbaine, comme celle dont il est ici question, à laquelle étaient attachés quaire médecins, ainsi que nous le verrons plus loin, le service du valetudinarium et celui des tentes aient pu être faits indistinctement par ces quatre médecins; et la difficulté augmenterait encore beaucoup s’il s'agissait d’un camp de plusieurs légions, puisque dans chacune d'elles il existait au moins une vingtaine de médecins. Il me paraît évident que pour obtenir un bon service médical, pour qu'il n’y eût pas d'intolérables conflits, il était nécessaire non-seulement que les fonctions de chaque médecin fussent bien définies, mais encore que chacun d’eux eût un champ d’attributions parfaitement délimité; que, par conséquent, tous les médecins des légions ou des cohortes ne pussent venir au valetudinarium pour y re-

connaître et y soigner leurs soldats. Cela devient manifeste surtout lorsque nous savons qu’il pouvait y avoir et qu’il y avait souvent simultariément des malades hospitalisés et des malades ou des blessés en marche ou hors du camp, exigeant en conséquence deux services essentiellement différents et ne pouvant absolument pas être faits par les mêmes médecins ; car si la légion ou la cohorte était obligée de sortir du camp et de faire une marche ou une campagne de plusieurs jours et même de plusieurs semaines, elle emmenait ses médecins ; et alors quel médecin restait au camp pour soigner les malades du valetudinarium?

De plus, il ne faudrait pas peut-être presser beaucoup le texte de Végèce cité plus haut, pour en faire sortir l'opinion que je mets en avant. En effet, c'était le préfet du camp qui avait autorité sur les malades logés ensemble et sur les médecins chargés de les soigner ; c’était lui qui réglait la dépense de ces soins. Ce texte paraît bien indiquer une administration particulière et différente de celle des légions ou des cohortes.

Pour toutes ces raisons, je suis tout à fait porté à penser que le medicus castrensis élait destiné à rester en tous cas dans le camp; qu’il n’était attaché spécialement à aucune légion, à aucune cohorte, et qu’il avait très-probablement la direction du service médical des infirmeries ou hôpitaux. C’est pour cela que J'ai placé ici cette intéressante inscription. Les conjectures que je viens d’émettre acquièrent, en s'appuyant sur elle, une très-grande vraisemblance, et si le titre de c/inicus de l'inscription précédente n’était pas apocryphe, ou si de nouvelles découvertes lui donnaient quelque certitude, nous aurions,

ce me semble, les principaux éléments de l’organisation médicale dans les campements romains.

Les érudits qui voudront à l’avenir étudier dans tous ses détails l’organisation des camps et des slations des armées romaines devront s'occuper sérieusemert de ce sujet particulier et plein d'intérêt. Ce point d’administration, en effet, est fort important, et le service médical des camps permanents devait être un des principaux services, quoique moins étendu que celui de nos armées modernes. Il se rattachait sans doute aux divers autres services, tels que ceux des vivres, de l'armement, de l'équipement, qui formaient par leur réunion l’ensemble de l'administration intérieure des camps, sans laquelle il n’y a pas d'armée possible.

Page 1