‹ Du siége et la nature des maladies, ou nouvelles considérations touchant la véritable action du système absorbant dans les phénomènes de l'économie animaleChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Humeurs sont élaborées > hors du cercle circulatoire sanguin , par les ' vaisseaux absorbans . Propriétés de ces vaisseaux.

Indépendamment du mouvement progressif qu’ éprouvent les humeurs dans les gros vaisseaux ^ et qui se fait toujours d’une manière àpeu-près égale, ces humeurs peuvent prendre et prennent effectivement dans le nombre presqu’infini de vaisseaux capillaires et dans les tissus parenchymateux du corps, des directions différentes , selon les divers besoins de la nature. Cette facilité qu’ont les humeurs à suivre ainsi des courans indéfiniment variés, selon les modifications accidentelles des forces toniques ou plutôt sensitives, est la circonstance qui mérite le plus notre intérêt , et que le médecin doit particulièrement étudier. La circulation qui se fait par les gros vaisseaux, assujettie comme elle est à une marche très-peu susceptible de variations , doit être regardée comme un phé-

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nomène physique plutôt que medical, ainsi que l’avait très-bien senti Rivière.

Cette circulation du sang dans les artères et les veines serait tout-à-fait inutile pour l’entretien de la vie, s’il n’en sortait des ruisseaux qui arrosent et nourrissent les tissus invisibles des parties. Ces ruisseaux ne sont pas formés par de simples jets de liqueur extravasée ; des canaux transparens naissent des parois artérielles et sont chargés de ces profondes irrigations. L’existence de ces canaux est aujourd’hui révoquée en doute , après avoir été long-temps admise comme une vérité démontrée. Une opposition de cette nature dans les opinions lient a 1 extrême ténuité que ces petits tuyaux conservent toujours, et surtout à la transparence qui les rend invisibles lorsqu’ils sont vides ou ne contiennent que des sucs diaphanes comme eux, et qui, leur laissant prendre la couleur rouge , pour peu que le sang vienne à les pénétrer , les fait souvent confondre avec les vaisseaux sanguins. Cette double source d’illusions en rend l’étude l’un des points les plus difficiles de l’anatomie , et doit donner à ceux qui s’y livrent d’inévitables sujets de contradictions. Toutefois, on peut rassembler une série de faits épars dans un grand nombre d’ouvrages , faits trop négligés par les modernes, et dont la réunion forme

un ensemble imposant de preuves en faveur de l’existence de ces tubes capillaires parlant des artères , qu’il serait d’ailleurs difficile de ne pas admettre , lors même qu’on ne pourrait pas les démontrer matériellement , si l’on voulait rendre raison d’une manière plausible des phénomènes que présentent les fonctions nutritives et les symptômes de la plupart des maladies.

Nuck paraît avoir constaté, l’un des premiers parmi les anatomistes , l’existence de ces petits vaisseaux blancs continus aux parois artérielles. AJon-seulement il les injectait par les artères , mais il lui est même arrivé de pénétrer dans ces dernières en poussant du mercure dans l’un de ces canaux, ce qui lui fait penser que cette espèce de vaisseaux blancs est dénuée de valvules (i). Au reste, il était de l’opinion que les vaisseaux lymphatiques, en général , s’abouchent aux artères , soit immédiatement, soit au moyen d’une vésicule intermédiaire , et il avait été conduit à penser ainsi parce qu'en soufflant de l’air dans une artère , il remplissait facilement un grand nombre de vaisseaux lymphatiques (2).

Mais ce que le microscope fit découvrir à

(1) Adænog, pag. 12.

(2) Ibid. , pag. 5 1 , 5a , 53.

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Leuvenhoek mérite surtout notre attention. Cet excellent observateur vit dans quelques-unes de ces expériences le sang changer déroute, et s’arrêter dans des parties où l’on n apercevait pas avant de vaisseaux. N’ayant aucune idée des tubes latéraux que Nuck avait démontrés , il crut que le sang, par une force qui lui était propre , se jrayait une nouvelle roule et de nouveaux canaux (i). Dans une autre de ces expériences, ou, malgré la grande multitude de vaisseaux qu’il voyait, il distinguait fort bien les artères des veines, ayant essuyé légèrement avec un linge la partie qu il observait , il y produisit un peu d’irritation, laquelle, dit-il ,jfô sortir des vaisseaux rouges une grande quantité de sang qui rougit tout- à-coup la partie (2). Enfin, dans sa trente-quatrième lettre physiologique , il dit expressément que les vaisseaux sanguins partent de la pie-mère pour s’enfoncer dans le cerveau , envoient de leurs parois un nombre infini de vaisseaux parallèles extrêmement petits et remplis d’une humeur transparente. Ces faits , quoique très-remarquables, ne jetaient qu’une faible lueur dans l’esprit de Leuvenhoek ; les observations qu’il lit sur le

(i'l Jrcan. nat. , Epist. lxv , pag. 184. [1) ILid. 7 Lpist. lxvi , pag. 188.

tissu ligneux ramenèrent par voie d’analogie plus près de la vérité. 11 avait découvert que les vaisseaux ascendans de la sève dans les arbres sont garnis d’une infinité de vaisseaux latéraux qui paraissent chargés de la nutrition. Celte observation le conduisit à penser que les artérioles dans les animaux sont aussi garnies de petitesouvertures auxquelles s’adaptent de petits vaisseaux incapables de laisser passer les globules rouges , lesquels petits vaisseaux retirent du sang les humeurs les plus convenables à leur nature , de telle sorte que les uns retirent la matière de la graisse , les autres celle qui forme les os j les autres celle qui produit les ongles, et ainsi de toutes les parties du corps. Au reste , il convient que ce qu’il avance n’est pour lui qu’une conjecture qu’on aura d’autant plus de peine à vérifier, que ces vaisseaux extrêmement petits sont, dit-il, encore très- mous et trèsfragiles , et qu'ils s’ aplatissent quand ils ne servent pas au passage des sucs qu'ils sont chargés de séparer (i). Que de choses curieuses dans ce petit nombre de citations , et combien elles offrent d'intérêt lorsqu’on a présent à l’esprit les propriétés vitales dévolues aux vaisseaux absorbans ! Mais n’interrompons pas le cours de nos

(i) Arcan. nat.y t. i , Epist. clxxiv, pag. 02^).

recherches par d’intempestives reflexions. Contentons-nous de faire remarquer , avant d’aller plus loin , que si Nucl: avait été conduit à la connaissance de l'origine de vaisseaux blancs sur les parois artérielles par le succès de ses injections , Leuvenhoek y fut conduit à son tour par l’inspection de la nature vivante , qui lui fit voir d’un même coup la véritable position et l’action naturelle de ces sortes de vaisseaux.

Dans le même temps que cet infatigable naturaliste multipliait ses observations avec le microscope qu’il avait perfectionné , Ruisch , anatomiste non moins infatigable , représentait en quelque sorte l’image de la vie dans ses merveilleuses injections. Toutefois, malgré l’adresse de l’artiste et l’expérience consommée qu’il acquit dans ce genre de travaux , il éclaira peu la science, et découvrit peu de chose touchant le point qui nous occupe. La matière qu’il avait adoptée pour ses injections, donnant à toutes les parties une teinte uniforme , devait entraîner la confusion dans les résultats qu’il en obtenait: aussi lui reproche-t-on , ce semble avec justice, de n’avoir eu des yeux que pour un seul genre de vaisseaux. 11 était difficile , en effet , qu’il en distinguât de beaucoup de natures avec les procèdes qu’il mettait en usage. Quoiqu’il admît des vaisseaux chylo-séreux, ou voit que c’étoit plutôt

le raisonnement que l'expérience qui les lui démontrait. Il pensait que les extrémités des artères rendaient une humeur chylo-séreuse , et que le sang se dépouillait de sa couleur rouge avant d’arriver aux dernières ramifications (i) ; il regardait , en conséquence , les vaisseaux chylo-séreux comme des artères et des veines remplies d’un liquide tellement atténué qu’on les croy ait privées de sang ; mais il avoue qu’il ne voyait pas bien clairement où les veines commencent (2) , et qu’il a fait des recherches inutiles pour obtenir quelque chose de positif sur les vaisseaux excréteurs (5). Toutefois , malgré le désavantage de sa méthode , il a signalé des vaisseaux blancs qui lui ont paru d’une nature particulière. Par exemple, il dit avoir vu sur la sclérotique des vaisseaux transparais qu’il n’ose pas assurer être des lymphatiques, parce qu’il 11e put y découvrir de valvules (4) ; et d’un autre coté , il a donné dans ses planches une portion de la membrane propre de la matrice sur laquelle il représente des milliers de vaisseaux vermiculaires , diaphanes; mais il

(1) Epist. xvi , pag. 9.

(2) Thés, ni , n° 4 1.

(3) Epist. xvi , pag. 10 et 19,

(4) Thés . 11 ? n° 3,

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niais il n’indique pas d oit partent ces vaisseaux: il les a vus, et voilà tout (i). Certes , rien n est plus imparfait que ces renseignemens , et cependant il est difficile d’en rencontrer de plus saiisfuisans dans les ouvrages de cet anatomiste. On peut même remarquer, en passant, que le vague de ses connaissances sur les diffêrens vaisseaux capillaires, et son opinion sur les vaisseaux chyloséreux , ont êtê les sources où Boerliaave a puise son hypothèse erronée des séries décroissantes, comme nous le verrons plus amplement dans la suite.

Mais c’est surtout à l’illustre Vieussens que nous devons les expériences les plus positives et les plus multipliées pour constater l’existence des vaisseaux blancs qui partent des artères. Le hasard les lui avait fait apercevoir un jour qu’il observait avec le microscope la matrice d’une femme morte pendant la grossesse : c’en fut assez pour lui donner l’idée d’entreprendre une suite d’injections qu’il répéta sur presque tou? les viscères , et toujours avec le même succès.

Tantôt, en injectant du mercure dans les carotides, il voyait ce métal pénétrer nonseulement dans les vaisseaux sanguins qui rampent sur la dure-mère et la pie-mère , mais en-

(i) Ibid.

core dans les vaisseaux blancs nommés par lu.névro-ljmphatiques , dont le tissu de ces membranes est entièrement formé. Les assistans pouvaient se convaincre sans microscope que les artères et les veines sont des tuyaux continus., paraissant être, surtout les veines, d’un roux tirant sur la couleur d’or; que les conduits névrolymphatiques de couleur argentée partent des artères et vont aboutir aux veines, et que les vaisseaux blancs de la substance du cerveau n'ont pas d’autre origine et d’autre terminaison, puisque le mercure passait des artères dans cette substance, et qu’à mesure qu’on déplaçait la pie-mère, le cerveau paraissait collé, par d’innombrables filamens , à toutes les artères et à toutes les veines de cette membrane (i).

Tantôt , en poussant ses injections dans le poumon d’un veau récemment égorgé , il faisait librement passer le mercure des artères dans les veines, lesquelles paraissaient très-clairement être des cauaux continus formant entre eux de merveilleux entrelacemens , et de ces vaisseaux dans les névro-lymphatiques occupant tous les espaces qui se trouvent entre les rameaux artériels et veineux , de telle sorte que tout l’organe était entièrement pénétré. Or, comme le mer-

(i) Malad. int, , t. i, pag. 1 53.

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cure injecté dans les branches de l’artère pulmonaire ne saurait passer par leurs bouts immédiatement unis aux veines pour s’insinuer dans les petites vésicules du poumon qui en étaient remplies, il regarde comme de toute nécessité qu’il soit entré dans leur cavité par les névro-lymphatiques qui partent des parois artérielles^ et qu’il désigne ici sous le nom de lymphatiques artériels nerveux y parce qu’il avait vu beaucoup de filamens des nerfs de la huitième paire et des interscostaux venir se perdre dans leurs parois (i).

Tantôt, en jetant du mercure dans le foie par la veine porte 7 qui fait , comme on ne J’ignore pas, fonction d’artère, il le voyait passer dans le tissu de la membrane qui recouvre ce viscère, et les petits vaisseaux blancs dont elle est formée paraissaient disposés par petits carrés imparfaits communiquant les uns dans les autres, et laissant des espaces remplis par une membrane d’une délicatesse extrême , formée elle-même de conduits névro-lymphatiques d’une petitesse infinie, et dont il reconnut l’existence, parce que le mercure s’insinua dans quelques-uns de ces petits vaisseaux. Il voyait , en séparant du foie le réseau extérieur, un très-

(«) Malad. int. ; t. n , pag. 7,

Grand nombre de filamens forts courts et rem** plis de mercure , qui le liaient étroitement avec les vaisseaux sanguins, ce qui lui fit regarder ces filamens comme les racines des névro-lymphatiques de cette membrane. Il voyait que, dans l’intérieur du foie , le mercure s’élait insinué en grande quantité dans le pore biliaire dont les divisions suivent celles des veines hépatiques , efc dont l’extrémité des canaux lui parut naître des parois des petites cellules membraneuses qui enveloppent les grains vasculeux veineux. 11 voyait un nombre infini de filamens remplis de mercure partir des tuniques veineuses et se terminer dans la capsule de Glisson. Il voyait cette capsule, toute tissuede névro-lymphatiques et de filets nerveux , former un réseau très-délicat autour des grains vasculeux veineux , et se répandre ainsi dans tout le viscère. Enfin , en disséquant quelques-unes des petites cellules formées par les plis particuliers de cette capsule, il s’assura que ces cellules étaient liées aux vaisseaux veineux par un grand nombre de filamens presque insensibles, qu’il regarda comme autant de radicules des névro-lymphatiques dont elles étaient tissues. Il aperçut aussi , dans cette expérience, quelques vaisseaux lymphatiques à petits neuds , naissant du réseau vasculeux-lymphatique extérieur, et allant se terminer, appuyés

sur le mésentère, dans les parois du réservoir de Pecquet. 11 en vit d’autres qui partaient immédiatement de la tunique propre des rameaux de l’une et de l’autre veine hépatique, et qui, depuis leurorigine, rampaient sous la capsule de Glisson jusqu’à la partie concave du foie , sortaient alors de cette capsule , et allaient également se terminer au réservoir de Pecquet (i).

Tantôt, enfin, dirigeant ses recherches sur les organes de la génération , il retrouvait dans la matrice et la même continuité entre les artères et les veines , et ces mêmes névro-lymphatiques, qui forment, selon lui, la base du tissu propre du viscère. Et si le métal ne pouvait pas toujours parcourir en entier leurs cavités, il eu attribuait la cause à ce que ces petits canaux sont, dans cette partie^ si serrés les uns contre les autres , si ramassés en eux-mêmes , tellement pliés et repliés , que les fréquens tours et détours que l’injection avait à prendre en arrêtaient le cours (2). La texture du placenta étant plus lâche , permettait plus facilement au mercure d’en pénétrer les vaisseaux, de sorte qu’il les faisait paraître des tuyaux véritablement continus , les artères d’un gris cendré , les veines d’une

(1) Malad. int., t. 11 , pag. 209, aïo.

(2) Ibid . , t. 111 , pag. Ü.

couleur plus ou moins dorée , et les lymphatiques de couleur tout-à-fait blanche. Vieussens put même s’assurer de lexistence de ces trois ordres de vaisseaux dans cette partie saus le secours des injections. Le jour même d’un avortement, ayant lavé une seule fois le placenta , ii l' examina en présence de plusieurs médecins , qui virent avec lui que cette partie n’était qu'un tissu de vaisseaux lymphatiques, laiteux, et de vaisseaux sanguins communiquant les uns dans les autres. Les lymphatiques, naissant des artères et se terminant dans les veines , se distinguaient parfaitement des unes et des autres, parce que ces dernières paraissaient rouges à cause du sang renfermé dans leur intérieur , tandis que les lymphatiques étaient blancs comme du lait. îî ouvrit même quelques-uns de ces vaisseaux lymphatiques avec la pointe d’une lancette , et les pressant avec les doigts , il en lit sortir une liqueur véritablement laiteuse (i).

Pour mettre ses découvertes hors de doute, et vérifier les résultats de ses premières expériences p r un procédé d’une autre nature que ceux qu’il avait employés jusque là , Vieussens prit l’estomac d'une fille de huit ans, en lia l’orifice pyîorique et les principaux vaisseaux,

(1) Aïalad. int.j L ni, pag. /*i.

en lava bien exactement l’intérieur , et bayant rempli de teinture alcoolique de safran , ferma' par une ligature l’orifice supérieur. Deux heures après, les parois du viscère, et tous les vaisseaux avaient pris la couleur jaune. Au bout de vingtquatre heures il vida le reste de la liqueur, souffla l’estomac et le lit sécher. Il vit alors, en examinant l’organe rempli d’air à contre-jour tous les vaisseaux inégalement jaunes; les rameaux sanguins étaient d’un jaune rougeâtre , les vaisseaux lymphatiques étaient, les uns d’un beau jaune , les autres d’un jaune clair, suivant que l’injection s’y trouvait pure ou mêlée de lymphe, et l’on distinguait très-bien que ces derniers vaisseaux prenaient racine aux parois des vaisseaux qui contenaient la couleur rougeâtre (i ).

Une telle série d’expériences , entreprises par l’un des plus habiles anatomistes du siècle , par l’auteur de l’immortel ouvrage de la Névrographie, exécutées sous les yeux d’élèves instruits , de médecins distingués , devait produire dans les esprits une vive impression , et fixer les idées sur ce point important de l’anatomie. Loin de Là , Senac nous apprend que Vieussens fut d’abord un sujet de risée pour la plupart des

(0 Nov. vas. Syst. , pag, 3o,

médecins de Montpellier : ce fut tout le fruit qu’d retira de ses travaux. Ces memes médecins adoptèrent ensuite, dans les écrits de Boerhaave, ce qu’ils avaient méprisé dans ceux de leur compatriote. Ou plutôt , ils accueillirent des erreurs à la place des vérités que leur avait démontrées Vieussens. Ce n’est pas tout encore : de son côté Ruisch,eu possession de 1* admiration de son siècle pour ses inimitables injections , fut jaloux des découvertes de l’anatomiste français , et ne voulant pas souffrir qu’on le surpassât ou même qu'on l’égalât dans un art qu’il venait de pousser à un si haut degré de perfection , il se mit à crier au plagiaire avec assez d’aigreur et de d urelé ; prétendit avoir vu le premier ce qu’il ne voyait pas encore , ce qu’il n’a jamais vu , ce qu’il ne pouvait voir avec sa méthode. En effet , comment aurait-il pu distinguer les vaisseaux sanguins des lymphatiques en se servant d’uue injection qui colorait tout en rouge? et comment n’a-t-il pas voulu comprendre ce que lui représentait Vieussens , que le mercure laissant aux vaisseaux, ou plutôt aux liqueurs contenues, leur couleur naturelle, lui avait permis de distinguer dans ses expériences les artères et les veines des vaisseaux blancs, tandis que Ruisch , avec sa teinture rouge, était induit à regarder tous les conduits qui recevaient son in-

jection comme des artères (1) ? L’opiniâtreté d'un homme accoutumé dès long-temps à l’admiration exclusive de l’Europe sur ce point, ne put céder aux raisons qu’on opposait à ses prétentions , et l’ascendant de Boerhaave entraîna les suffrages du côté de son ami et de son colla-

ho râleur.

Cependant, à-peu-près à la meme époque, plusieurs anatomistes confirmèrent les découvertes de Vieussens par de nouveaux travaux. Hovius entreprit d’injecter de mercure les vaisseaux de l’œil , et réussit à voir que lorsque les artères sont arrivées au point où elles doivent se convertir en veines , elles se divisent en une immense quantité de ramuscules qui se divisent en d’autres ramuscules , et finissent par devenir des veines ; et que du point où elles sont si diversement contournées et divisées , il part de leurs parois une immense quantité de vaisseaux clairs et pellucides , lesquels ayant fini leurs fonctions vont aboutir aux veines (2).

La témérité de ce nouvel antagoniste déplut encore à Ruisch, qui ne manqua pas de lui en témoigner son mécontentement à sa manière ac-

(1) Epistol. Ruischii et J ieussens polemica circa novum vas. syst. , dans le tome 111 des Maladies internes. (2'; De Circul. humer, mol. in ocul. , pag. 3^ et 35.

coutumée. Plovius lui répondit dans une lettre apologétique, où, parmi de grossières invectives, selon 1 usage de ce temps , on trouve de bonnes raisons dont il eût été facile de profiter avec un esprit moins prévenu. Il lui reproche l’erreur qui l’avait induit à croire que la sécrétion des humeurs se faisait aux extrémités des artères, au lieu d attribuer cette fonction à des vaisseaux naissant des parois artérielles, lesquels puisent dans le sang , tandis que ce fluide reste toujours rouge, et ne subit aucune altération sensible aux extrémités des artères jusqu’à son entrée dans les veines qui se continuent avec les premières. îl lui reproche de dire que la choroïde , par exemple, est remplie de plusieurs milliers d artérioles ; il lui demande où se terminent ces artères ? où, sans d horribles maladies des yeux,

peut séjourner le sang porté par tant d’artères , et indéfiniment poussé dans la partie ? car Ruisch ne fait mention d’aucune veine, et démontre toujours les parties composées d’artères, confondant par ses injections ces deux ordres de vaisseaux. Il trouve encore ridicule que Ruisch dise que certaines membranes sont composées d’artères remplies d'ordinaire d’un sang qui n'est pas rouge. Qui a jamais vu, dit-il, dans l’homme sain le sang artériel autrement que de couleur rouge , ou les artères remplies d'autre

chose que de sang rouge ? et comment serait-il possible que le sang perdît sa couleur dans les artères pour la reprendre bientôt après dans les veines? Si donc, ajoute-t-il, Ruiscli a vu la lymphe entièrement séparée du sang dans des \ aisseaux transparens , c’est une preuve certaine qu’il a vu, non des artères, comme il le dit, mais des vaisseaux chargés de la séparation des humeurs (i).

Hel vétius reconnut aussi les vaisseaux blancs décrits par \ ieussens, mit au jour des remarquer sur cet ordre de vaisseaux , prouva leur existence par des injections , et en fît la base de ses théories (2). Hecquet , Ferrein , Hamberger , Senac et plusieurs autres physiologistes admirent également ces sortes devaisseaux, et apportèrent en faveur de leur existence des preuves multipliées et plus ou moins solides. De sorte que, s’il est une vérité qui puisse être regardée comme démontrée, c’est, à n’en pas douter, celle que nous venons de voir appuyée surun si grand nombre d expériences , confirmées elles-mêmes par les recherches de plusieurs habiles anatomistes.

(1) Epist. Apologet. in circul. humor. mat. in ocnl.

(2) Lettre au sujet delà critique de M, Cesse, p. 212/ il Traité de /’ Économie animale

Toutefois elle ne fut point admise généralement. Les idées de Boerhaave préoccuppaient alors les esprits. Cet illustre théoricien avait rapproché les expériences microscopiques de Leuvenhoek , dans lesquelles ou voit une série de globules rouges successivement décroissans, des injections deRuisch, par lesquelles des vaisseaux sans couleur, échappant à la vue, devenaient ostensibles , et surtout des fausses données de cet anatomiste sur la nature des vaisseaux chyloséreux ; et de ce rapprochement, il avait conclu que les artères présentaient comme les globules une série de décroissemens , et se trouvaient successivement réduites à un tel degré de finesse que leur diamètre était moindre que celui du dernier globule sanguin. De là lui vint la réputation d’être l’inventeur de ces artérioles trop petites pour recevoir les globules rouges , et charriant la partie la plus ténue du sang. On s’obstina toujours à ne voir dans les lymphatiques artériels de Vieussens , d’Hovius , d Helvétius , etc. que ces mêmes artérioles que Boerhaave venait de mettre en jeu, d’après les idées erronées de Ruisch. Ce qui, surtout, acheva dedécréditer la découverte de Vieussens, ce fut le ton de mépris avec lequel Haller , disciple trop zélé de Boerhaave , affecta d’en parler en toute rencontre dans sa grande Physiologie

DES MALADIES.’ hrj

et dans le reste de ses ouvrages. On voit qu’il avait épousé la querelle de ses maîtres. îl ne manque pas de rendre une justice éclatante à \ ieussens dans tout ce qui ne l avait pas mis en rivalité avec Ruisch et Boerhaave; niais estil question de ses injections, ce n’est plus la meme chose : il le traite alors comme uu visionnaire, ou comme un ignorant écolier. Tantôt il prétend qu’il a pris du tissu cellulaire pour des vaisseaux (i); tantôt, au contraire, il donne à entendre qu’il s’est approprié les découvertes de Ruisch (2) ; d’autres fois il assure que les opinions de Yieussens n’ont pour fondement que des macérations seules et des dessiccations de parties (5) , comme s’il eût ignoré les nombreuses injections de cet anatomiste. Est-ce donc à Yieussens , à fauteur de la plus belle, de la plus exacte description des nerfs du corps humain, qu’on adresse de tels reproches ? On est forcé de convenir que les préjugés de 1 école j et la vénération pour ses maîtres, tenait Haller dans un aveuglement qu’il est dillicile de ne pas soupçonner d’être un peu volontaire, quand on a pu le surprendre une fois à rendre

( 1 ) Bibliolheca anal. , t. 1 , pag. 7 1 2. (2) Melhod. stud. med. not. , pag. 54 1 liibliolh. anat. , ibid .

justice au médecin français, et à lui donner l'antériorité sur Boerhaave , concernant la découverte de ces vaisseaux , et même concernant les théories qui fondèrent la réputation de ce dernier (i). On se doute bien que les anatomistes oui s’attachèrent à constater et à faire usa^e des découvertes de Vieussens n’obtinrent pas un meilleur traitement du dispensateur de toutes les réputations en fait d’anatomie et de physiologie. Ce fut un coup terrible porté par Haller à ces dé-

( ij Method. stud. med. , t. i, not. , pag. 40*

Voici le précis de celte noie : le système fondé sur les petites artères découvertes par Ruisch et vues par Leuvenlioek doit être principalement attribué à Boerhaave, qui le fit adopter dans toute l’Europe.

Cependant les premiers traits de cette théorie se retrouvent non-seulement dans Erasistrate, qui établissait des artères spiritueuses dans lesquelles le sang en s’introduisant produisait l'inflammation ; mais surtout chez les modernes, dans les ouvrages de Raimond, Vieussens , qui, peu avant Boerhaave, dans son nouveau Système des vaisseaux , décrivit amplement et dans toutes les parties , les vaisseaux névro-lymphatiques et sécréteurs , naissant des artères , s’insérant aux veines, décrivit enfin manifestement l’erreur de lieu même , ou l’inllammalion causée par le passage du sang dans ces petits vaisseaux, d’où il s’ensuit que ce n’est pas à tort que Fizes revendique en faveur de Vieussens la découverte de ces petits vaisseaux dans son traité des Tumeurs, pag. 10.

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couvertes, qui contrariaient d’ailleurs à quelques égards les idées répandues par l’école de Leyde.

Mais en même temps que nous voyons Haller refuser de croire aux névro-lymphatiques de Vieussens , uous le voyons admettre des vaisseaux séreux , partant immédiatement des dernières ramifications artérielles , et avouer qu’il ne peut se rendre compte de cette série de déoroissemens qui faisait le fond de la théorie de Boerhaave. Or , comme il reconnaissait également l'anastomose des artères avec les veinés, il fallait bien de toute nécessité que les vaisseaux séreux prissent leur source aux parois de ces memes artères , qui portent le sang jusque dans les veines par un canal continu. Car si ce physiologiste a vu des vaisseaux séreux partir des derniers ramuscules des canaux sanguins, ces vaisseaux blancs ne peuvent être, comme il le croyait, les extrémités des artères, trop petites pour recevoir le sang rouge, puisque, d’un côté, nous avons vu, dans le chapitre 111, que les dernières artérioles versent le sang pur dans les veines, et que, de l’autre , les expériences de Buniva nous prouvent que tous les vaisseaux du corps , quelque petits qu’ils soient, peuvent recevoir les globules sanguins; mais il faut de toute nécessité qu’ils fassent partie d. un autre ordre de vaisseaux , s’implantant

par d’innombrables radicales aux parois des vaisseaux sanguins , devenus capillaires, et se remplissant habituellement de sucs plus ou moins différens du sang , d’une autre manière que par l’impulsion du cœur. Nous serait-il permis de dire que nier les nëvro - lymphatiques de Vieussens, tout en reconnaissant l’existence des vaisseaux séreux partant des extrémités artérielles ; que révoquer eu doute les séries décroissantes de Boerhaave, tout en admettant des artérioles trop petites pour recevoir les globules rouges du sang , nous parait une contradiction manifeste où se serait laissé entraîner ce grand physiologiste ?

Senac, notre savant compatriote, se montra beaucoup plus conséquent. 11 croyait, comme Malpighi , Pitcairn , Craanen et tant d’autres, à la continuité des artères et des veines ; mais de même qu’il admettait des vaisseaux qui renferment le sang, il en admettait aussi pour les humeurs lymphatiques. Cette vérité lui était démontrée par l'inspection des yeux, qui renferment des humeurs limpides contenues dans des vaisseaux, lesquels sortent des artères, puisque les injections passent de ces dernières dans l’intérieur de ces canaux, 11 n’attribuait également la blancheur de la peau qu’aux vaisseaux pleins de lymphe dont elle est presque euliè-

rement formée , et qu’il dit expressément n’être pas de la même espèce que les lactés (i). Mais s’il y a des artères lymphatiques , il faut 9 selon lui , qu'il y ait des veines destinées aux mêmes usages , qui reprennent la graisse et la portent, dans les veines sanguines , car elle n’y revient pas par d’autres conduits; qui rapportent dans les grosses veines le sang passé dans les artères lymphatiques , car ce liquide ne peut y rentrer par d’autres voies. Ces veines lymphatiques sont, ajoute-t-il, des tuyaux allant certainement aux veines rouges ; car il n’y a pas d’apparence que les seuls lymphatiques noueux reçoivent cette quantité prodigieuse d’eau qui s’absorbe quelquefois dans l’hydropisie très-rapidement (2). Et quant à l’origine de ces petits vaisseaux , il regarde comme delà dernière évidence qu elle est au point d’union des artères et des veines. Car, puisqu’ils reçoivent également les fluides poussés dans les artères et dans les veines , ils n'appartiennent pas plus aux unes qu’aux autres, et ce n’est que du concours des extrémités artérielles et des extrémités veineuses qu’ils peuvent sortir (5). Telle est la fa-

(1) Annt. rf’IIcisler , î. 1, pag. 286.

(2) Anal, ^/’ileister , t. 11, pag.

(3) Ibid. , pag. 245.

con de penser du savant et judicieux anatomiste français sur ce point important. 11 est aisé de ,voir qu’elle est conforme tout à la fois aux données acquises par les expérimentateurs sur la continuité des artères et des veines , aux découvertes de Vieussens sur les vaisseaux blancs sortant des parois artérielles et s’abouchant aux parois veineuses, et surtout aux lois de la nature, qu’elle fait mieux apprécier; tandis que la chose envisagée d’une autre manière , et d’après les idées établies par Ruisch et Boerhaave , ne présente que confusion , vague, incohérence, et se trouve en contradiction avec les faits les mieux constatés et les phénomènes les plus ordinaires des maladies.

Avouons cependant qu’il restait encore dans l’esprit de Senac quelques idées mécaniques , au moyen desquelles il expliquait le passage des humeurs séreuses dans les petits vaisseaux blancs, qu’il distinguait parfaitement des artères sanguines, quoiqu’il fût loin de sentir le mode d’action de cet ordre de vaisseaux. Les physiologistes n’étaient point encore parvenus à connaître toute l’étendue de l'influence qu exerce la sensibilité sur les fonctions animales et le jeu de nos parties. Bordeu ne leur avait point encore appris que l'essence de la vie consiste dans le sentiment et le mouvement ; que ce sont ces deux

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