‹ Du sommeilChapitre 3 sur 8 · I. De la Tolonté · texte numérisé non relu

I. De la Tolonté

iM£SSl£URS ET GHEftS COLLÈGUES,

S'il est un de mes livres , auquel je souhaiterais une longue existence, c'est assurément celui que j'écris maintenant II me serait doux de vous donner un gage immortel de l'affection que je vous ai vouée. Ce bonheur ne m'est pas réservé sans doute. J'aime à me persuader cependant qu'entre mes diverses productions, il n'en peut être aucune qui r^éunisse plus de

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eoïKlilieaas , plus de cbances de durée que celle dont vous voulez bien accepter rhommage. Chaque nature en effets vous ne rignoreï pas , porte en soi un principe d'action qui en fait jaillir > s'il est suffisamment éveillé, stimulé, intéressé^ tout ce qu'il est permis d^en attendre. Voltaire a-t-il jamais plus de génie que lofsqii'il prend à tâche d'humilier par un chef-d'oeuyre les médiocrités envieuses qui lui contestent sa sapé* riorité? D'où vient surtout r^nergic» la verve de Jean- Jacques? N'est-ce pas de l'excitation , de la siifexcitatlon imprimée chez lui à l'esprit de contradiction (6)? Pour moi (si j'ose rapprocher tant de faiblesse de tant de force « tant de petitesse de tant de grandeur ) , ce que je puis , ce que je vaux » je ne le vaux , je ne le puis que par la reconnaissance. Or, c'est la reconnaissance 9 Messieurs et chers collègues, la reconnaissance portée à son comble , qui taille aujourd'hui ma plume et me conduit la main! — Mais reprenons notre question au point où nous l'avons laissée; parlons de la voloiUé.

La volonté, ce n'est pas seulement, selon moi» le pouvoir réfléchi de choisir après délibération entre deux actes dont rhficuu a son motif ; c'est encore — et cette tendance aveugle qui obéit fatalement h l'at* trait du bien qu'cUe cherche, à la crainte du mal qu'elle fuit; — et cette force automatique qui prend , par elle-même j sans considération aucune, quand il lui plaît et comme il lui plaît , telle ou telle détermination ; ce n'est pas seulement la liberté ; c'est encore la passion et l'arbitaire (7).

§ 1. L'Mbitraire, cette matière première avec la-

quelle se fait la liberté, n'apparaît jamais, ou du moins je ne Tai jamais rencontrée dans le sommeil. Rien certes n'est plus bizarre parfois que le rêve ; et rien pourtant n'est moins capricieux. Éveillés , il peut nous arriver , il nous arrive (je croîs l'avoir prouvé (8) ailleurs) de vouloir pour \on\o\v : Sic volo; sic jubeo; sit pro rcutone volunias. Endormis , nous ne voulons que pour une raison bonne ou mauvaise. Tout est sérieux 5 tout est grave dans le songe : sérieux grotesque , gravité d'enfant I Mais enfin Tbomme qui dort ne joue pas avec son énergie personnelle; pour lui, point d'exertion volontaire qui ne soit un moyen tendant pins ou moins directement à sa fin.

§ 2. îl en est tout autrement de la volonté libre. Le sommeil la connaît comme la veille , et , comme la veille , il l'entoure des circonstances notables qui accompagnent son développement

S'agil-il d'arrêter nos facultés piiysiques ou morales sur la pente où Thabitude et la nature les entraînent? J'ouvre mon recueil à la date du 18 avril 1836, et je lis : « J'ai souvent pensé à écrire un Traité de la folie. Je ne m'explique pas comment la philosophie abandonne cette matière à la physiologie sans en réclamer au moins sa part. Lorsqu'en 1836, Pierre Rivière , d'Aunay , fut traduit aux assises du Calvados, on consulta sur son état mental six on sept médecins (9) ; je me demandais alors pourquoi on ne consulterait pas aussi à ce sujet quelques-uns de nos psychologues. Mais pour être appelée à dire son mot dans ces hautes questions, il faut d'abord que notre psychologie établisse clairement qu'elle y entend quelque chose ;

il faut qu'elle prenne aux yeux de tous^ ce qu'elle n'a pas fait encore, position sur ce terrain. Hier au soir, avant de m'endormir, ce projet de travail que je ne perds pas de vue, occupa un moment ma pensée, et voici le rêve qui s'ensuivit. Deux de mes anciens camarades d'École Normale , accusés de je ne sais quel crime > venaient d'être jugés par je ne sais quel tribunal. D'après les remarques des médecins sur leur état intellectuel « l'un avait été condamné» que j'aurais absous; l'autre absous, que j'aurais condamné. Je me disais à part moi : si la psychologie eût été admise au conseil, la justice aurait été mieux renseignée ; il y a ici une erreur que nous n'aurions pas à déplorer. Je voyais sur ce point, dans notre procédure, un desideratum , que je croyais de mon devoir d'indiquer au législateur. Je rédigeais donc à la hâte , pour l'adresser à la Chambre des Députés (nous sommes, Messieurs, eo 1836) , une pétition en règle. — Il se peut, écrivaisje à nos représentants^ qu'il y ait démence, sans que l'organisation laisse voir aucune trace de dérangement; la question alors n'est plus physiologique ; comme aussi on conçoit que certains dérangements organiques, accompagnant habituellement la folie ^ déterminent trop facilement le médecin à supposer la démence là où pourtant elle ne serait pas.— Ma pétition ainsi rédigée^ je la lisais, comme pour en éprouver l'effet, à une de mes connaissances. Ma première phrase me plaisait^ et je la prononçai d'une voix ferme et convaincue ; mais lorsque j'en vins à la seconde, il me sembla qu'elle avait été amenée par un besoin tout mécanique d'antithèse et de symétrie, rt, qu'en soi, elle n'avait

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rien de solide. Je suspendis brusquement ma leciure » et déjà je reprenais ma rédaction en sous- œuvre, lorsque je m'éveillai (10). »

On se possède donc en rêve. Maître de soi, on délibère sur TusAge qu'on fera d'une activité dont on tient le ressort. Cette nnit même (31 janvier iSU9) , me disposant à un voyage J'allais monter, quoique mes préparatifs me parussent incomplets , dans la voiture qui devait nfemporter. Mais, après un instant d'hésitation, le regret que j'éprouvais de ne pas avoir parmi mes effets quelques objets utiles , me retenait et j'ajournais résolument mon départ.

Il y a plus. Nous nous déterminons , après délibération, pour un acte que nous jugeons bon ou mauvais, avec la conscience claire du pouvoir qui est en nous de faire le mal quand nous faisons le bien , de faire le bien quand nous faisons le mal ; le remords dans un cas, dans l'autre la satisfaction de nousmêmes viennent ensuite nous récompenser ou nous punir. «J'étais (7 mars 1836) au collège Sainte-Barbe, rue des Postes, à Paris. J'errais seul dans de vastes corridors , dans des caves profondes et noires. J'y voyais assez cependant pour remarquer partout de beaux fruits qui me tentaient. Après quelque résistance , je cédai à la tentation et je pris une poire. Bientôt inquiet, tourmenté de mon larcin, je rejetai le fruit, non toutefois sans l'avoir entamé, dans la pièce d'où je m'éciiappais. Il me passait alors par l'esprit que ce débris pourrait faire accuser un domestique innocent, et je revenais sur mes pas pour effacer ces vestiges de ma faute ; mais la crainte d'être surpris en flsigrant

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(délit s'emparant subitement de inoi^ je m'enruyais à toutes Jambes ; mabonae pensée aYOftait (11). »

Vous le f oyez , Messieurs , l'agent moral est là tout entier avec ses combats , ses chutes , ses repentirs; je vais vous le montrer dans sa force et dans ses triomphes. « Un homme , dont j'ai eu peu à me louer , qu'à tort ou à raison je regardais comme un ennemi mortel, tenait à la main , dans mon rêve (19 mars 1836), un pistolet dont il menaçait ma poitrine. Je m'élançai sur lui et je détournais son bras. Le coup partait néanmoins. Dans ma pensée, je pouvais, au moment fatal , diriger l'arme dont je m'étais rendu maître, de manière à ce que la balle frappât l'agresseur lui-même. Je jugeai plui beau et plus digne de l'épargner en me sauvant. » — C'est là de l'héroïsme bien raisonnable * bien suivi pour un songe ; permettez-moi de vous en citer un autre exemple où vous retrouverez tout le dérèglement , tout le dévergondage du sommeil. < J'assistais (7 mars 1836) dans une église , comme simple spectateur, à une procession. Tout à coup je m'entends dire à roreille qu'un enfant vient de tomber du haut du pont dans la rivière, et qu'il est perdu si je ne me bâte de lui porter secours. J'étais loin du lieu oli l'événement se passait, et je me demandais . avant de partir, si , quelque diligence que je fisse , je n'arriverais pas trop tard. A peine m'étais-je d<Hiné le temps de me répondre , que déjà je me précipitais dans la direction que m'indiquait mon guide , lequel accroissait encore ma vitesse par un manège qui nous réussissait à merveille» en me poussant vigoureusement par le dos. J'arrive. Ma ville natale » la Charité , était

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alors le liea de la scène. Me voilà, sor la rive droite de la Loire , à rentrée du pont de pierre , m'élançant au bas de cet escalier qui mène au niveau du fleuve et que, dans mon enfance. J'ai tant de fois monté et descendu. La mer ( ce n'était plus la Loire, et je reconnaissais les environs d'Ouistreham), la mer était mauvaise, houleuse, et l'enfant se débattait, apparaissant tour à tour et disparaissant au milieu des lames , à une grande distance du bord. Je surmonte mes craintes ; je me jette à travers les vagues , tout vêtu , avec mes gants et mon chapeau. Bientôt j'atteignais ce que j'avais vu s'agiter parmi des flots d'^écume. Tout en nageant avec mon fardeau pour regagner le bord, j'aviiis l'attention de soulever , afin de rendre possible le jeu de la respiration , une tête étrange , dont la peau était enlevée,^et qui me rappelait vaguement celle d'un cadavre qu'à quelques jours de là j'avais vu disséquer à l'amphithéâtre de Caen. Enfin je parvenais à déposer le patient sur la plage , et je songeais aux moyens à employer pour le rendre^s'il était possible, à la chaleur et à la vie. Mais quels ne Airent pas mon désappofntement et ma confusion , lorsqu^en présence d'une foule de témoins réunis là comme pour m'humilier, je reconnus dans le corps que j'avais si péniblement rapporté sur la rive , ^e squelette à demi dépouillé d^in vieux coq f •

Que conclure , Messieurs , de ces expériences et de celles qui leur ressemblent ? — Le libre arbitre , nous n'en pouvons douter après de pareils témoignages , apparaît dans le songe avec tout le cortège des antécédents et des conséquents que nous lui connaissons

dans la vie éveillée. Qai oserait cependant sooteiilr gu*en efilet rfaomme endormi est libre de celte libierié qu'il constate en lui quand 11 veille ? Le rei^rions- Dous sérieusement responsable des fautes qu'alors il semble et croit commeUre, et ne craindrions-nous pas de déprécier l'estime et le mépris » la louange et le blâme y en les appliquant à cette prétendue moralité? £t d'une autre part, ne sommes-nous point frappés d'un sentiment d'admiration et de respect, qui se concilierait mal avec rhypotbèse d'une illusion grossière , lorsque nous voyons un Père de l'Église, le plus grand de tous, saint Augustin s'accusant, à son réveil, des impuretés qui ont souillé ses rêves , et suppliant Dieu, avec la même ferveur qu'il le fait pour des tacbes qui lui sont bien évidemment imputables, d'en purger enfin son sommeil (12) ? C'est qu'à dire vrai , la liberté est là sans y être. Klle y prend une forme équivoque , qui ne nous permet ni dé la nier , ni de l'affirmer en plebie sûreté de conscience. Une comparaison, qui cloche toutefois comme toute comparaison, nous aidera à comprendre ce phénomène étrange qu'on fausserait nécessairement, si on voulait le ramener à un autre , parce qu'il ne ressemble qu'à lui-même. La vie éveillée est un fait, une réalité; la vie endormie , sous quelques rapports du moins, est une apparence^ un fantôme; la liberté , pendant la veille , c'est une voix > un corps; pendant le sommeil , c'est un écho , une ombre. Que demander à ce simulacre de volonté ? Pour être responsable, avant tout il faut être? Mais cet effet, quel qu'il soit, ne laisse pas que d'avoir une cause ? Qui produit cette ombre, sinon ce corps? Qui engendre

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€Ci écbo y sinon cette voix ? Faites que la veille ait toujours été titéprocliable ; auriez -vous quelque tetiose à reproeber au sommeil ?

Vomi en supposant que le sommeil est comme tmé copie de la veiile, nous ne lui en reconnaissons pas moins certains caractères qui lui sont propres et qui lui Impriment Je ne sais quelle originalité. Ainsi ei d'abord nous remarquons dans le rêve une vivacités une rapidité d'évolutions que la veille ignore. Ciies rbomme éveillée la volonté libre marche, comme lo reste , & p^s comptés ; chez l'homme endormi , elle bondit, elle vole.

Dans l'état de veille , la vie se divise naturellement en âges qui se succèdent et se superposent, selon un ordre déterminé : l'enfance précède la Jeunesse qui elle-même annonce l'âge mur que bientôt suivra la vieillesse. Â chacune de ces phases correspond un mode spécial de la moralité individuelle , et par conséquent tel ou tel degré de faiblesse ou de force dans la faculté morale par excellence^ dans la liberté. Le sommeil ne tient aucun compte de ces divisions, de ces distinctions; il rapproche tout, confond tout, transpose tout. Avec lui nous passons brusquement, sans transition» d'un âge à un autre âge i montant, descendant l'échelh^ comme au hasard , tour â tour et presque simuitanément enfants , vieillards^ hommes faits, adolescents* Cest une aiguille , dont le mouvement fébrile paneo«irt avec une inconcevable vélocité , tantôt en avançant « tantôt en reculant , tantôt en sautant d^m extrême à l'autre, le cadran tout entier. De là il résulte quu nos rêves nous reportent sans cesse à un passé dans

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lequel nous ne pouvons rentrer que par eux ; à cbactue instant ils nous rendent des vertus que nous avons perdues , des vices que nous avons vaincus !

Que si maintenant nous voulons rattacher ce désordre à quelque principe d'ordre, celle variété ef^ fipénée à la loi qui en cousUtuefa l'unité, voici. Messieurs, la théorie que j'oserais vous proposer.

Nous dlstiug:uons dans le sommeil une multitude de nuances qui marquent les différents degrés d'énergie qùMl traverse; selon qu'il nous présente tel on tel symptôme, nous le déclarons plus ou moins léger, plus ou moins profond. Au d^ré de légèreté ou de profondeur qu'il affecte , correspond le degré d'élé vation ou d'abaissement qu'affecte de son côté notre volonté libre. Tant que le sommeil est à peine du sommeil et qu'il touche en quelque sorte h la veille , la liberté endormie se maintient à peu près à la hauteur où naguère, éveillée, elle se reconnaissait. Le sommeil va-t-il croissant et s'appesantissaut de plus en plus sur nos paupières et sur notre pensée? De plus en plus aussi la liberté tombe sur elle- môme et s'affaisse. Plus nous dormons, moins nous sommes libres, et on peut le dire des peuples comme des individus, au figuré comuie au propre, s'endormir, c'est tendre la la tête au joug!

§3. C'en est assez , Messieurs, sur la volonté libre; un mot, pour terminer, sur la volonté passionnée*

Comme la liberté se manifeste surtout dans ses luttes avec la passion , son éternel adversaire , nous n'avons pu étudier la première sans faire ample connaissance avec la seconde , et nous n'aurous guère ici

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qu'à résumer sous quelques formules scieuUfiques ce que les pbéoomèoes déjà décrits en vue de Tuoe ont dû, quoi qu'indirectement, nous apprendre de l'autre.

Il n'est pas une passion dont souflTre la veille qui ne vienne aussi tourmenter le sommeil*

En général, nos affections conservent en rêve Timportance relative que leur assigne la vie éveillée ; s'il en est une dont, pendant la veille, nous soyons plus particulièrement le jouet « c'est celle-là aussi qui agitera le plus fréquemment nos songes. Ecoutez l'éloquent auteur du poème Sur la. nature des choses :

Et cui quisque fere studio devinctus adhxret, Aut quibiis in rébus muUum sumus ante morali , Âtque iii qua ratione fuitcontenla magis mens, In soinnis eadem plerumqtie videmur obire :

Causidici causas âgere et oomponere leges ; Indttperatores pngnare , ac praelia obire ; Nautx contractum cum ventts cernere belluoi ; Nos agere hoc auteni et naturam quxrere rerum SeiuiJer, et iuventum putriis cxponere chartis (13) I

Ce que Je traduirais ainsi :« Les préoccupations de la veille assiègent notre sommeil : l'avocat plaide ; le général combat ; le matelot lutte contre l'orage ; et moi. Je sonde la nature et j'expose dans la langue de ma patrie ce quMl a été donné à l'homme d'en découvrir! »

Le sotnmell ne reproduit que les passions auxquelles la veille est soumise. Dugès se trompe et beaucoup d'autres avec lui, lorsqu'ils assurent que le sujet qui dort devient indifféremment le héros de toutes les scènes qu'il conçoit et auxquelles 11 assiste ;

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que rhoiume le plus modeste y peut être enflé d'un fol orgueil et que la plus chaste des vierges y sera par moments de la plus révoltante impudeur (1^). Non : le rêve , sous ce rapport « ue crée rien , n'invente rien. Tout au plus , comme l'ivresse et dans certains cas la folie, mettra- t-il en relief une affection que, dans notre état normal , la raison contenait et nous dérobait en quelque sorte à nous-mêmes (15). C'est à la suite d'un songe ( 7 juin 1842 ) où j'avais pleuré à chaudes larmes ma iille, unique alors, qui venait de mourir sous mes yeux, que je sentis jusqu'où allait mou attachement pour elle , et que je compris l'amour paternel tout entier !

Mais n'oublions pas (ce que nous avons démontré à propos du libre arbitre) qu'un penchant quelconque reprend souvent sur le moi endormi l'empire qu'à une époque antérieure il exerçait sur le moi éveillé et que depuis il avait perdu. Rappelons -nous saint Augustin et les rêves qui rendaient son âge mûr aux aberrations de sa jeunesse ! Lorsque Denys l'ancien fit périr ce Syracusain qui avait eu le malheur de rêver qu'il assassinait le tyran, il s'exposait donc (je mets de côté ce qu'il y a d'odieux dans son act^ ) à traiter en ennemi un homme qui, en supposant même qu'autrefois il eût conçu quelque mauvaise pensée à Végard de son maître, pouvait, au moment où il se voyait aussi injustement frappé , n'avoir pour lui au fond de l'âme que des sentiments de soumission et de fidélité.

Toutefois j'ai perpétuellement constaté dans Tépauouissement de nos afleclions au sein des nuits un

degré d*énergie auquel jamais le jour ne les élève. L'amour y est plus tendre et plus ardent; la haine y est sans doute plus implacable et plus acerbe (16). N'y a-l-îl pas là encore quelque chose de l'Ivresse qui. elle aussi 9 exalte nos puissances affectives , et donne plus de 1 onté aux bons , plus de malice aux méchants? Que si le coursier s'emporte alors avec plus d'impétuosité , il n'y a rien là qui nous doive surprendre. Nous savons qu'en ce moment le cavalier qui le monte ne tient les rênes que d'une main affaiblie , quelquefois défaillante ; tout ce que perd la liberté , la passion le gagne ; et la nature asservie , humiliée pendant la veille > s'affranchit et prend sa revanche aux heures du sommeil !

u. De l'iBlelliceiice.

Messieurs et cuers gollègiës,

Nous avons dans notre littérature un livre célèbre , écrit il y a un siècle environ pour l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen par un de ses membres les plus distingués: c'est VEssaisur le Beau. Son auteur, le P. André (17), avec lequel j'ai plus d'un trait de ressemblance, avait trouvé au sein de la savante Société un accueil qui le consolait des tracasseries que son enseignement philosophique, si réservé pourtant > lui avait trop long-temps suscitées. Pour reconnaître dignement la bienveillance de ses collègues, le bon

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jésuite leur donna un chef-d'œuvre. Je vous dois. Messieurs, beaucoup plus qu'il ne devait à vos prédécesseurs; mais je ne me flatte pas d'acquitter aussi honorablement ma dette; je n'ai à vous offrir que rhnmble théorie à l'enfantement de laquelle , témoins amis et patients , vous voulez bien assister I

Vous avez déjà vu, dans nos séances précédentes» naître et se formuler mes opinions et mon jugement sur la volonté endormie ; c'est de rintèlligence placée dans les mêmes conditions , modifiée par les mômes causes, que j'ai maintenant à vous entretenir.

L'intelligence me parait, et j'ose croire, quoique cette conception me soit personnelle, qu'elle vous paraîtra immédiatement comme à moi se réduire à trois grandes classes d'opérations qui en épuisent à mon avis et en résument tous les développements. D*ùne part et d'abord elle nous met en relation avec les objets présents que par elle nous percevons; ensuite et d'autre part , elle nous retrace en leur absence les phénomènes antérieurement perçus et dont* grâce ;\ elle, nous nous souvenons ; enûn nous combinons, avec son aide , pour en former des ensembles qui nous sont propres ^ les notions que nous avons antérieurement acquises et que nous nous rappelons; dans le premier cas, l'intelligence se nomme perception; dans le second , mémoire; dans le iroisième y pensée. Percevoir y c'est acquérir des idées; se souvenir , c*est se les, représenter; penser y c'est les combiner (18).

A. De la perception.

La perception , sur laquelle ilfaut avant tout que j'appelle votre regard , est triple comme rintelligence, dont elle est une subdivision : perception sensible ou sens , lorsqu'à Taide des divers appareils qui lui ont été confiés pour cet usage, elle met Tesprit en rapport avec les phénomènes matériels; — perception interne^ sens intime ou conscience, lorsqu'elle nous renseigne sur les affections , non plus de la vie organique , mais de, cette existence personnelle que nous ne pouvons pas ne pas en distinguer; — perception rationnelle ou 7'aison , lorsque , sortant de la double sphère du corps et de Tâme , elle nous transporte dans un monde supérieur à Tun et ù l'autre , dans la région des vérités éternelles (19).

§ 1. De toutes nos facultés intellectuelles , il n'en est aucune qui soit plus profondément modifiée par le sommeil que la perception sensible. Dormir > sous ce rapport^ c'est^ autant que possible , rompre tout commerce avec le milieu matériel dans lequel nous sommes plongés; c'est mourir en quelque sorte au monde extérieur. De là les dispositions que nous prenons* quand nous nous préparons au sommeil, pour écarter de nous les divers stimulants qui érigent et mettent en jeu nos fonctions purement sensibles; la couche où nous nous ensevelissons est comme un tombeau que nous isolons de tout ce qui pourrait y faire pénétrer la vie; nous enlevons la lumière à l'œiU le bruit à l'ouïe, à l'odorat les parfums , au goût les saveurs , au tact les alter-

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natives du froîd et du chaud , Tagitation de Tair , les chocs, les rroissements de tout genre , commençant ainsi ce qu'ensuite la nature achève.

Toutefois cette suspension de nos relations sensibles avec les corps environnants n'est jamais absolue. Autrement le sommeil ne serait plus simplement le frère de la mort , Et consanguineus lethi sapor (20) ; Il sérail la mort elle-même. L'assoupissement ne va point jusqu'à clore hermétiquement toutes les portes par les* quelles les messages du dehors nous arrivent Toujours au contraire nos sens, le tact surtout et roiiïc, restent plus ou moins ouverts aux impressions extérieures qui forcent fréquemment l'obstacle qu'elles rencontrent et , sans nous éveiller, pénètrent jusqu'à l'âme.

Ce qui le prouve à l'évidence , ce sont ces rêves qtii prennent leur point de départ dans une sensation plus ou moins confuse. En voici un qui date déjàde loin , car il est de ma jeunesse. Jusqu'à 23 ans, je dormais la tête couverte d'un bonnet de coton ; vers cette époque, je changeai ma coiffure de nuit et je pris un mouchoir. La première fois que j'usai de cette coifitire insolite, mon front et tout le tour de ma tête plus serrés que de coutume, durent souffrir de cette compression. Partant donc de cette douleur sourde que je localisais parfaitement, je m'imaginai en rêve qu'un coup de sabre fortement appliqué me faisait sauter toute la portion supérieure du crâne. — « Je tenais en songe, dit quelque part le professeur P. Prévost, de Genève, un chat qui imitait la parole par son miaulement et répondait à mes questions. En m'éveillant j'entendis ce miaulement qui apparemment, ajoute-t-ll avec raison, avait produit mon rêve (21). »

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Reconnaissons donc que le sommeil laisse parfois sinfroduire chez nous quelques impressions obscures, qui deviennent de véritables sei^ations. Mais (notons*le bien» leur caractère distinctif étant là tout entier) ces impressions ne nous conduisent pas, comme elles le feraient dans Télat de veille, aux causes qui réellement les produisent. Nous en sommes réduits id à iroaiginer ce qu'il ne nous est pas donné de percevoir; et c*eat là sans doute une des raisons pour lesquelles nous faisons du roman, ne pouvant faire de l'histoire ou de la science. Rapporter précisément telle ou telle sensation à son principe extérieur , dont l'observation constate la présence , ce n'est plus rêver , ce n'est plus dormir , c'est veiller.

Il ne faut donc pas , avec quelques physiologistes, alléguer comme preuves de ce sommeil incomplet qui nous laisse accessibles à certaines impressions, des faits tels que ceux -ci ; changer une attitude gênante ; relever ses couvertures pour se garantir du froid que Ton ressent; replier et retirer à soi (elle partie du corps qu'un choc quelconque offense (22) ; ou peut affirmer que le dormeur qui prend ainsi ses précautions, fait ainsi ses arrangements, est complètement éveillé.

Seulement cet instant de veille , jeté entre deux sommeils, passe si rapidement, laisse par conséquent si peu de traces dans la mémoire ^ que nous sommes naturellement disposés à rapprocher , à rejoindre ces deux fragments de sommeil qu'il sépare à peine, et, par conséquent , à rapporter à un état que nous pensions n'avoir pas été interrompu, ce qui précisément a eu lieu pendant cet intervalle qui nous ochappe.

Ajoutons que, dans les ctrconstaiices où nous nous trouvons alors, Timpression qui nous réTeUle, parfaitement connue de nous , est immédiatement rapportée à la cause d'où elle provient ; que cette cause elle-même, dont l'effet n'a rien d'inquiétant, cède sans résistance au moindre geste , au moindre signe fait pour la conjurer, et que nous nous remettons promptement d'une émotion qui était à grand'peine parvenue à nous distraire.

Supposez au contraire que l'impression qui nous éveille soit nouvelle pour nous, nous ferons, pour en reconnaître la cause, une étude, qui nécessairement prolongera et rendra facilement appréciable le temps pendant lequel notre sommeil aura été suspendu. Voilà pourquoi un villageois, qui passe quelques jours dans une cité populeuse et animée, est continuellement et longuement troublé dans son sommeil par le bruit étrange, pour son oreille, des voitures qui roulent sous ses fenêtres, tandis qu'à côté de lui le citadin , qu'éveille aussi sans doute ce mouvement nocturne , en reconnaissant promptement la cause et le caractère inoffensif, se rendort si rapidement qu'il* ne s'aperçoit pas ou du moins ne se souvient plus, au réveil, de cette interruption.

Supposez encore que le phénomène qui vient affecter nos sens, quoiqu'il nous soit bien connu , suscite cepen dant chez nous une idée de quelque valeur , nous demande un acte de quelque importance, il nous tiendra, quoique peu énergique par lui-même, assez long-temps éveillés pour que le souvenir en soit durable. On a souvent remarqué qae le garde-malade, tout endormi qu'il est,

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ne perd pas ud soupir, qd mouvemeul du patient au cl)evet duquel il s'est engagé à veiller , tandis que d'autres bruits beaucoup plus éclatants, mais qui sont sans intérêt pour lui, ne le tirent pas de son repos.

M. Jouffroyse trompe donc probablement^ quand il prétend que le sommeil est un phénomène purement organique ; que rintelligence qai, selon lui, ne dort points s'aperçoit, dans ce qu'on appelle le sommeil le plus profond comme dans l'état de veille , de ce qui se passe au dehors; que, selon qu'elle le juge utile ou non, elle éveille les sens pour les mettre en rapport avec le milieu ambiant, ou > au contraire^ les tient endormis (23). Il n'est pas vrai que le sommeil ne frappe qu'un des côtés de notre être; quand nous dormons j tout dort chez nous, la pensée comme la sensibilité, Tâme comme le corps. Nous voyons même dans cette hypothèse, où notre excellent {naiire nous semble avoir mis plus d'écrit et de subtilité que de bonne et solide observation , une impossibilité palpable , Une véritable contradiction. C'est par les sens que , de l'aveu de tout le monde (et l'École écossaise est, comme on sait, l'École du sens commun ) , nous nous mettons en relation avec les objets extérieurs. Or, selon M. Jouffroy, l'âme percevrait pendant que les sens sommeillent, c'est-à-dire alors directement et par elle-^méme, les phénomènes matériels dont partout il constate , fondant en grande partie sur cette base sa belle délimitation des domaines respectifs de la physiologie et de la psychologie, que nous n'aurions jamais

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la moindre idée sans Fasslstance et le concours des sens (2/i).

Nons n'approuvons pas davantage ceux qui» comme le docteur Bertrand (25) y expliquent par l'effet seul de rbabitnde la différence d'action produite durant le sommeil sur le système nerveux par les agents extérieurs. Sans doute» et nous ne songeons pas à le nier» l'habitude émousse ^ngaiièrement les impressions ou du moins les sensations qui en résultent , et la philosophie du sommeil doit« comme celle de la vefUe , tenir grand compte de cette sorte de dégradation. Mais que nous devenions absolument Insensibles à tel ou tel stimulant dont l'énergie ébranle fortement l'organe > à un bruit éclatant par exemple » parce que ce bruit serait fréquemment répété, c'est ce que, hormis les cas où l'ouîc , s'il s'agit d'elle , en serait réellement altérée » où la surdité s'en suivrait, nous ne saurions admettre. Ce n'est pas d'ailleurs en trois ou quatre nuits que des effets aussi marqués pourraient être produits. Remarquez encore que ces prétendues habitudes se forment beaucoup plus promptement» les sens étant absolument les mêmes» chez des sujets d'un caractère ferme et d'un jugement rapide, que chez ceux dont l'esprit faible se laisse plus profondément pénétrer, et auxquels il faut , lorsque quelqu'accident imprévu est venu les dérober, beaucoup plus de temps pour se reconnaître. Resterait enfin à expliquer celle facilité persévérante , chez le gàrderoalade entr'autres, à saisir et à démêler, dans certains cas , les impressions les plus légères et auxquelles nous sommes le plus accoutumés. Non, le pouvoir de

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rhabitude ne va pas jusqa'où on voudrait retendre. Il est des secousses , celles par exemple que produit une lourde voiture, quand elle ébranle en passant nos fenêtres, auxquelles nos organes ne se feront jamais au point de ne plus les sentir. La vérité est que ces commotions , qui viennent interrompre un repos que nous voulons entretenir , lorsqu'elles sont immédiatement constatées et Jugées « nous rendent^ dans les cas où nous n'y voyons aucun péril , instantanément \ nousmêmes, et qu'à peine éveillé, le sens, que notre sécurité abandonne à lui-même, retombe aussitôt dans son sommeil. Nous oublions cependant l'insignifiant épisod,e, et nous affirmons « avec notre légèreté ordinaire, qu'aucun navire, parce que la surface polie des eaux n'en garde pas le moindre vestige , n'a pu sillonner cette mer.

§ 2. Cette torpeur des sens, et, par suiter, cette inaction presque complète de la perception externe dans l'homme qui dort « a été si bien et si généralement constatée que là plupart des physiologistes en ont cru pouvoir tirer une définition, très-imparfaite d'ailleurs, du sommeil, qui n'est, pour la plupart d'entr'eux, que ia suspension périodique et momentanée des fonctions de relation (26).

Il en est tout autrement, dans les mêmes conditions, de la perception interne.

Que la perception interne fonctionne dans le sommeil comme dans la veille , c'est une vérité évidente. D'où nous viendrait, si cette observation intérieure nous faisait défaut pendant que nous dormons, tout ce que journellement nous disons de nos rêves?

Dans le sommeil, comme dans la veille , la perception interne, spectatrice assidae, infatigable, assiste à toutes les scènes qui se déploient sur le théâtre qu'elle est appelée à explorer. Partout où la vie se montre, tant qu'il y a en nous un sentiment , une pensée, un désir, ià est la consdenceu Noos ne pouvons sentir, penser, vouloir, sans savoir que nous sentons, que nous pensons, que nous voulons. Tout accident, quel qu'il soit, de notre existence personnelle se redouble dans ce miroir où le moi se contemple incessamment lui-même. On s'est souvent demandé si la conscience n'a pas, elle aussi , ses instants de défaillance ; si, par exemple, aux iieures où le sommeil est le plus profond , comme dans l'évanouissement et la létliargie , le moi ne se perdait pas complètement de vue; c'était, en d'autres termes, demander si le sentiment, la pensée « la volonté, sont des sources intermittentes qui tantôt nous donnent et tantôt nous refusent le tribut de leurs eaux; ou si, au contraire, ce sont des flambeaux qui brûleot tant que dure la matière dont s'alimente leur flamme, mais qui, une fois éteints, ne se rallument plus.

C'est, Messieurs, à cette dernière hypothèse que, sans condamner absolument la première , j'inclinerais à m'arréter. De même que le tison qui reprend, tenait en réserve quelque étincelle cachée, de même l'homme qui retrouve le plein et entier exercice doses facultés, non seulement les conservait, mais, qui plus est, les exerçait encore, quoiqu'à un degré insaisissable pour un témoin extérieur, dans ces instants de langueur où elles semblaient anéanties. Le sommeil n'est pas la mort; le réveil n'est donc pas une résurrection. Nous

}0 DC SOMIIEII.

vivons tanl qae aous vivons; et vivre, c'est se sentir.

§ 3. Bien d'utile à noter poar i'blstoire spéciale de la perception rationnelle. Endormis, évelUés, nous pevcevqùs, tontes les fois que Toccasion s'en présente, la cause au-delà de Teffet, à propos du contingent le nécessaire, l'universel sous l'individuel; les lois physiques et morales nous sont également données dans les phénomènes qui s'y rattachent et que no«s leur rapportons; si une pierre est lancée en l'air devant nous dans nos rêves, nous en attendons la diute, comme nous le ferions dans la vie éveillée^ et, j'ai eu d^à Toccasion de le constater, l'homme qui dort continue à mépriser le vice, à honorer la vertu»

Seulement, et c'est une observation par laquelle je compléterai cette monographie de la perception , la raison , ainsi que la conscience • tombent presque toujours, dans le sommeil, k un état d'infériorité relative au-dessus duquel (a veille les maintient habitoeUement La cause <]le cette chute est facile à comprendre.

La perception , quelle qu'elle soit , demeure constammeni sous la dépendance de la volonté qui s*en empare, la dirige et lui donne une force que, réduite à elle-même ^ elle ne connaîtrait pas. Ainsi faite, la perception devient l'attention. La perception est toujours et nécessairement attentive ; à cette condition seulement, les innombrables impressions qoi s'entrassent et se mêlent dans rintelligence , s'y dé^ brouillent et Vy distinguent. Mais nous pouvons être, mais nous sommes , selon les cas , plus ou moins attentifs. Qu'en résulte-t-il? Jcl, pins lâche, moMUS

tendae^-s'aUaqnant à la fois à toutes les faces de l'objet qui l'attire , la perception ne saisit qu'obscurément , superficiellement le concret , le réel , tel que le lui offre la nature ; là^ plus serf>ée^ phis intense , se concentrant sur un point unique, elle voit clairement l'abstrait qu'elle crée en quelque manière , décomposant le composé y divisant môme l'indivisible. Dans le premier cas« on a la connaissance sous sa forme la plus vulgaire ; dans le second , on a la science. Dans le premier cas encore , rintelligence nous parait frappée d'un caractère marqué d'inconsistance^ d'instabilité : comme nous nous en tenons aux deiiors^ nous en avons bien vite fini avec le tableau qui appelait notre regard ^ et nous courons aussitôt à un autre qui le réclame ; nous voltigeons ainsi de surface en surface « ne pénétrant rien, ne nous arrêtant à rien ; dans le second au contraire , nous allons jusqu'aux entrailles des faits que nous explorons ; la mine profondément creusée nous retient long-temps dans son sein y et ce n'est pas sans effort que nous remontons lentement de ce filon épuisé pour descendre dans un autre.

Sous ces deux formes qu'en général la perception affecte^ reconnaissez. Messieurs^ d'une part la perception éveillée, de l'autre la perception endormie. Le sommeil, c'est l'attention à son plus bas degré; la veille, c'est Inattention à sa plus haute puissance. Tendre cette corde, c*est de plus en plus s'éveilier ; s'endormir, c'est la détendre.

32 ou SOMMEIL.

B. De la mémoire.

Gomme la perception , la mémoire soutient avec la faculté de vouloir des rapports qui en modifient singulièrement la portée. Selon que la volonté qui s'y applique sera énergique et tenace, ou faible et inconsistante « la mémoire nous donnera soit des ensembles considérables et parfaitement ordonnés, soit des fragments n'ayant ni suite ni grandeur. Dans un cas, vous reproduirez sans vous interrompre, sans broncher, une tragédie de Racine,, un chant de Virgile ou d'Bomère; dans l'autre ,. vous ne retrouverez que ces associations communes de quelques. Idées familières qui se représentent pour ainsi dire d'elles-mêmes^ et qu'il nous en coûte plus d'éconduirc que d'évoquer.

£n général , la mémoire endoroiie nous offre dans son Jeu moins de tenue que la mémoire éveillée. Je n'ai pas d'exemple (je n'affirmerai pas^ toutefois, qu'il ne s'en pût rencontrer) d'un rêve où l'on aurait récité d'un trait et avec ordre une vingtaine de vers appris par cœur; il n'est pas un de nos songes au contraire qui n'abonde ea souvenirs décousus , tronqués, entassés pêle-inêle*

Dans l'état de veille, ce que nous nous rappelons le plus aisément , ce sont ou les scènes qui nous ont le plus vivement émus, oa celles qui nous sont le plus habituelles. Pendant le sommeil , ces souvenirs faciles seront à peu près les seuls qui se présenteront à la pensée. Ce n'est pas sans motif qu'un de nos poètes a mis dans la bouche de je ne sais quelle princesse qui

DU SOIIMBIL. 33

a sacrifié son devoir d'épouse à un coupable amour, ces paroles qu'elle adresse à sa confidente :

Je n^ose plus dormir, Emma ; je crains mes rêves (27) 1

et nous ne nous arrêterons pas à vous redire ici ce qui a été déjà dit mille fois dans toutes les langues et en prose ou en vers, que perpétuellement^ en songe, le géomètre revoit ses figures^ le matelot son navire, le professeur sa chaire^ l'Arabe son cheval!

Il n'est pas une classe d'idées, qu'elles représentent des objets appartenant au monde physique ou des phénomènes de l'ordre intellectuel et moral , dont le souvenir ne puisse occuper le sommeil. Je ne crains pas cependant d'avancer que les idées sensibles sont entre toutes, même chez les métaphysiciens , celles qui prédominent. Mes expériences personnelles ten* draient à établir entre les deux sources de souvenirs dont nos songes s'alimentent, la proportion de 1 à 30 environ.

Les cinq sens paient tous leur tribut à la mémoire endormie. Nous retrouvons pendant notre sommeil les odeurs, les saveurs , les sons, les formes, les couleurs, auxquels nous devons , éveillés, nos impressions les plus ordinaires ou les plus vives. Mais comme il n'est rien qui nous affecte plus constamment et plus profondément que les objets dont nos yeux sont frappés,

Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus,

ce sont surtout les fantômes visuels qui affluent et nous inoodent (26).

sa DU «CiOfEIL.

De tous 1109 souvenirs 9 ce sont aussi ceux dmil la vue a fonrai la matière, qiri résistent le mien aox atteintes du temps , et qu'on retrouve avec leur netteté et leur fralcheor à de pins grands intervalles. Rien donc d'étonnant, si Tliomme qui , après en avoir délicieusement joui , vient à être privé de la douce lumière du Jour et des riclies spectacles qu'elle éclaire , revoit perpétuellement dans son sommeil les brillantes images que sa veille ne connaît plus! Ainsi, les illusions du songe rendaient au célèbre Huber cette merveilleuse nature qu'il avait si curieusement étudiée et dont une cécité précoce l'avait en quelque sorte exilé (29). Ainsi, un de nos plus honorables compatriotes, Ma le docteur Longuet, retrouve illuminée toutes les nuits, par un renversement étrange, cette pompe de la terre et des cieux qui chaque jour s'éteint pour lui au lever du soleil (30)1 Que si cependant l'accident qui nous a enlevé la vue nous a frappés dans un âge encore tendre, il n'est pas impossible qu'à la longue les spectres visuels, que tout conspire à effacer, dispa> raissent enfin , et que , par un surcroît de malheur qui li'a plus de compensation d'aucune sorte à espérer, nous ajoutions à la cécité de la veille la cécité du sommeil!

Ce que j'ai dit. Messieurs, de l'un des sens, vous n'hésiterez pas à le dire de tous. Avez-vous, par exemple , perdu l'ouïe à un âge où vous lui deviez d'impérissables acquisitions? Les voix qu'éveillé vous cessez d'entendre, n'en retentiront pas moins que par le passé k votre oreille endormie. Supposez, ai con-* traire, à l'époque où l'accident vous frappe, vos per-

DU aouaiEiL. 35

cepltons aarkulaires eacore mal affermies, ces traces superficielles ne résisteront pas toujours aux causes de 4estructioB qui les mioeut , et un moment viendra où le sommeil vous laissera sourd comme il vous aura trouvé. L'auteur de la Zoonomie, Darwin, cite un gentilliomme qui, atteint de surdité dans sa jeunesse, en était venu , après trente ans , à ne plus s'entretenir avec. ses amis, même en rêve, que par écrit ou par gestes : dans le sommeil comme dans la veille, les sons n'existaient [^us pour lui (31).

Voplez-vous, Messieurs, une nouvelle application de la loi qui rend plus facile et par cela même plus fréquent pour la mémoire endormie le rappel des phénomène» ^ui nous ont vivement affectés? Les exemples ne manqueront pas, qui établiront povr i'état de sommeil le foit qu'après tant d'autres Jean-Jacques a sî bien constaté dans l'état de veille (32), à savoir : que lés impressions qui datent d'une époque déterminée, de celle sans doute où l'existence avait pour nous le plus de ctiarmes, se reproduisent, dans un âge plus avancé, avec autant d'exactitude que d'assiduité^ tandis que d'autres impressions d'une date beaucoup plus récente et qui auraient dû biffer en quelque sorte et détruire celles auxquelles elles succédaient , s'effacent, s'anéantissent pour laisser les premières en relict Notre savant collègue, M. le docteur Lesauvage, vous dira que son jardin deVaucelles a vainement subi» depuis une trentaine d'années, de nombreuses et considérables modifications; c'est toujours dans Tétat où il était il y a trente ans q«e , sans tenir aucun compte de ce qui esl survenu depuis, ses rêves s'obslinent ,

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et je suppose qu'il les en remercie, à le lui rappeler.

L'affaiblissement de la volonté dans le sommeil explique donc d'une manière satisfaisante l'affaiblissement habituel de la mémoire-endormie. Mais comment expliquer ce redoublement d'énergie et de puissance d<Hit parfois 9 dans la même condition, cette même faculté nous donne le merveilleux spectacle? Constatons d'abord le fait; nous essaierons ensuite de nous en rendre compte.

Ne vous est-il jamais arrivé , Messieurs , de faire effort pour recomposer, pendant la veille, avec quelques traits à demi effacés, une figure dont, à une époque antérieure, vous portiez en vous une représentation parfaite , celle , par exemple , d'un camarade de pension avec lequel vous avess long-temps et familièrement vécu , mais que, depuis les années du collège, vous n'avez pas en l'occasion de revoir? Quelqu'oplnUtre qu'elle fût, votre tentative a été vaine; votre vieille connaissance était bien décidément morte pour votre mémoire ; vous aviez renoncé à en ressusciter le souvenir. Cependant, au moment où vous y pensiez le moins, quinze jours , un mois après cette laborieuse recherche, vous n'êtes pas peu surpris de retrouver à. votre réveil, achevée et vivante, l'image qui jusquelà vous avait fui ; un songe vous l'avait rendue I

Notre savant confrère , M. Endes-Deslongchamps , me permettra de lui emprunter ici une observation des plus curieuses. En 1815, vous ne voas en souvenez que trop. Messieurs, Caen était occupé par un détachement de Prussiens. M. Deslongchamps avait assisté à une de leurs parades, et un air , remarquablement

exéCQté par leur musique militaire, l'oDe des premières da monde, l'avait particalièrement frappé. Après ia revue « il essaie de chanter et d'écrire ce qu'il venait d'entendre: et il le pouvait, sa facilité sous ce rapport lui étant bien démontrée, sans s'accuser d'une folle présomption. Quel ne fut pas son désappointement, lorsqu'après avoir, d'abord avec cette confiance qui ne doute pas du succès, puis avec la conscience étonnée d'une difficulté imprévue, enfin avec toute l'énergie d'un désir contrarié et qui commence à craindre un échec « fait appel à sa mémoire, il fut obligé de reconnaître son impuissance I L'air bien-aimé avait presqueentièremeut disparu. A plus d'une reprise, le même appel fut renouvelé, mais toujours en vain : le souvenir allait de plus en plus , selon le cours naturel des choses, décroissant et s'oblitérant; il fallait bien enfin se réégner à un éternel oubli. Quinze ans après, en 1830, une nuit, dans un rêve , notre collègue , rendu à sa première jeunesse, se trouvait en classe avec son ami, M. Hardouin (33), redevenu enfant comme lui. Le maître d'école (ce n'était par parenthèse rien moins que Napoléon Bonaparte , dont le souvenir d'ailleurs s'attache tout naturellement aux grands événements de 1815) le maître d'école s'absente, recommandant à ses élèves, qu'il est obligé de quitter un moment, la sagesse et le silence. A peine avait-il disparu , que l'un des écoliers, Hardouin, tout en faisant pirouetter son encrier suspendu à une lanière , se met à siffler un air. Cet air, vous le devinez, c'était précisément celui que M. Deslongchamps avait si long-temps et si inutilement demandé à sa mémoire éveillée ! Il put alors le chanter et par conséquent le noter!

J'ai moi-même, il y a douze ans, éprouvé un désappointement analogue à celui que je viens de vous raconter. J'avais, entre deux sommes, réfléclii sur un rêve qui avait rempli la première moitié de ma nuit; j'en avais exprimé, avec quelque bonlieur, une des lois les plus importantes, à ce qu'il me semblait, de notre existence actuelle. Ravi de ma découverte , je bondissais sur ma couche, en m'écriant comme Ârcbifflôde : Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé. Cette nuitlà, par nue fâcheuse exception, je n'avais sôus la main rien de ce qu'il me fallait pour enregistrer ma précieuse acquisition. Mais la vérité, dont j'étais maitre , m'avait tellement ému , que je pouvais bien , sans la moindre inquiétude , la confler pour quelques heures à une mémoire qui, soumise journellement à de bien plus rudes épreuves, ne m'avait jamais trompé. Tranquille , je me rendors. A mon réveil , je cours à ma plume, et j'écris dans mon recueil, avec une entière assurance , le numéro d'ordre et la date du rêve que j'étais si heureux d'y fixer. Mais héhs! c'était là tout ce qu'il devait m'être donné d'en écrire. La page qui atttendalt ma chère confidence est restée blanche jusqu'ici. Depuis long-temps j'ai cessé de poursuivre, pendant lejour, un souvenir dont j'ai entièrement perdu la trace; je ne compte plus, pour le retrouver, si jamais je le retrouve, que sur les hasards^ et les bonnes fortunes du sommeil.

Maintenant, Messieurs, comment accorderons-nous avec notre théorie, qui suppose la mémoire affaiblie dans l'homme endormi , ces indices éclatants de vigueur et de puissance ? Rien de plus simple à mon

DO S01IIIEIL. 39

a?is. On sait à qael degré d'énergie relative s'élève une force d'ane médiocre portée, lorsqu'au lieu de se répandre sur une vaste surface, elle se concentre sur un point déterminé. Or la veille n'a pas de moyen de concentration qui se puisse comparer h ceux dont le sommeil dispose. Démocrlte , pour échapper aux distractions que lui donne la vue , se prive volontairement de la lumière ; mais l'ouïe , mais le tact an moins lui reste ; le sommeil supprime d'un coup tous les cinq sensr Lorsque vous méditez , éveillé , sur une question de psychologie ou de géométrie , je suppose , vous écartez > autant qu'il est en vous, les facultés poétiques et autres dont le jeu, loin de la servir, nuirait k l'action ^de la puissance inteliectuelie que, pour le moment , vous voudriez exclusivement animer. Tous avez beau faire : l'état d'abstraction dans lequel vous cherchez à vous établir, ne va pas, ne saurait aller jusqu'à étouffer tout ce qui vit et s'iagite aux alentours du centre où vous vous retranchez. Dès que vous dormez au contraire , le lien sympathique, qui unit entr'elies vos facultés diverses , se détend au point que parfc^ on le croirait rompu , et l'âme se porte et s'enferme tout entière dans un cercle d'idées , oh les émotions étrangères ne viendront pas la troubler, et où par conséquent elle fera des prodiges.

Une autre considérattcm, plus subtile peut-être, mais non moins solide , vient encore plus directement rat* tacher les phénomènes extraordinaires qui nous oc* cupent à la théorie qu'au premier abord ils paraissent contrarier. Quand il s'agit, comme dans les cas que j'ai cités plus haut, de retrouver une notion, une im-

pression depuis long-temps égarée^ il faut évidemment, sans s'inquiéter des répugnance» de la raison qui nous ferme telle ou telle voie, passer et repasser mille et miUe fois par les mêmes routes^ et par tous les cliemins. C'est souvent là. où vous verriez, en y réfléchissant, le moins de probabilités pour le succès désirée que ce succès vous attend. Éveillé, vous courez oii vous croyez avoir le plus de chances, et vous laissez soit à droite, soit h gaucbe le lieu qu'il eût fallu fouiller. Tout de même qu'un investigateur réfléchi trouvera mieux qu'un chercheur sans réflexion un objet placé quelque part et ^ans un but qu'il connaît, tandis qu'au contraire ce sera ce dernier qui tombera plus vite sur un objet jeté là sans intention, du moins connue, de même aussi la mémoire, guidée par la raison à l'état de veille, pourra chercher inutilement, prudente, mesurée dans sa marche, un souvenir qui ne se lie en nous à aucun système rationnel, tandis que, dans le sommeil, son Inquisition vagabonde , aventureuse, se précipitant par toutes les issues, fouillant indistinctement tous les coins et recoins, finira par le heurter.

Je ne clorai pas. Messieurs, ce chapitre, quelque long qu'il ait pu vous paraître , sans vous dire un mot, dans l'intérêt de la mnémotechnie^ d'une expérience que l'Antiquité avait déjà notée (36) et qui nous a tous plus ou moins préoccupés. Quelquefois, sans doute , vous vous serez demandé d'où vient qu'une lecture faite le soir, immédiatement avant qu'on ne s'endorme , se grave plus profondément dans Tesprlt et y laisse des traces plus durables. N'y aurait-il pas là, tandis que les autres facultés reposent, une élaboration sourde et

DU SOMMEtt. Ût

secrète, une sorte d'incubation mystérieuse de ïa mémoire qui, plus recueillie et tout entière à son œuvre y vivifierait ainsi, avec plus de puissance qu'elle ne le fait dans des conditions moins heureuses ^ les germes qui lui sont confiés? Le souvenir alors, c'est la graine , qui vient mal on ne vient point dans un sol incessamment tourmenté, mais qui s'ouvre facilement et prend bientôt racine dans une terre, dont on écarté avec soin, aussitôt qu'elle a reçu la semence, toute cause de perturbation et de déchirement.

Quoi donc! nous traitons de la mémoire, et nous ne nommons môme pas l'organe aux fonctions duquel son jeu est si étroitement lié? Si parmi les problèmes qui intéressent l'homme Intellectuel et moral , il en est un qui réclame plus spécialement, pour sa solution pleine et entière, le concours des lumières que peut projeter sur cet élément de notre nature l'étude attentive de l'homme matériel, n'est-ce pas celui-là? Vous en êtes bien convaincus, et sur ce point vos convictions sont les miennes. Mais n'oubliez pas, je vous prie, le plan que je me suis imposé. Parti du centre personnel et des facultés de l'âme, je m'avance pas à pas vers le corps auquel je donnerai bientôt la part d'attention qu'il réclame. Chaque chose en son lieu. Une analyse sévère m'enferme pour le moment dans la psychologie ; patience! la physiologie. Messieurs, aura son tour !

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