‹ Du sommeilChapitre 4 sur 8 · C. De la pensée · texte numérisé non relu

C. De la pensée

Je vous ai. Messieurs', longuement entretenus des modifications que le sommeil apporte aux facultés

A2 I^U SQMVEiU

iQteUecta^les qiM reçiiellleii^ les idées et les rappellent; J'essaierai ipîiiatenant de vous dire ce quç deviçot , dans les mêmes conditions , soqs le ço^fi Â^ mêmes influences , la facQlté qui les combine.

El d'abord, que rintelligence epdormie mêle aux conceptions de la veille , 4wt eUe ii'^ souvent qu? l'écho, 4^ combinaisons nouv^ks^, originales, c'^t ce qu'on ne peut contesKer. Chacun d^ nous conserve «^sûrement le souvenir de quelque rêve , (^i ne li^ permet pas le moindre doute k cet égard. En vou^z-r Yi^9» un exemple? — Diaiis ^^pe (lies wiu du mois de mars l&4ft« j'éta>s en chaire et j'y traitais je ne sais quelle q^^on. Ce que j^ s^is^>^ c'es^ que nia pensée éta^ confuse, moix élomUpn péniMe» ma leçon détestable çn un mot. Uu 4e s^es auditeurs , qui en souC-. ffaiA autant que mol , se. ^vait et s'en allait. Sur so^ dQs, q^'ea sortant il me préseolaît avec affectation, se; déroulait i^i tabl^u où grimaçait ma figure; je rcfi-i sentais vivement cette mordante iroi[iie dans ^aquell^ }ç U^ais le jugement public. —Voilà une scène que très-» certainement, je n'av^^ jiimais ni obs^ervée, ni in^^ ginée ^l'état de veille, et qui est biçn un fruit pi^opre de mon sommeil!

Nous pensons donc en songe; mais que pensons-npu)!^ et comment pensons-nous?

Les combinaisons intellectuelles que l'état de veil^ enfante se distinguent facilement les unes d^s autjt^s^ et nous les classons sans effort. Nous en reconnaissons d'admirables et de mesquines , de graves et de frivoles , de folles et de sages : c'est que la vie éveillée sépare nettement, en les disséminant ," soit sur les

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phases successives d'une existence unt((ne^ soit sar plusieurs existences distinctes, les circonstances diverses auxquelles se rapportent ces caractères sf différents, si opposés de nos conceptions. Le génie et la médiocrité, la raison et la démence y ont chacun leur sphère déterminée, ou, si leur théâtre est le même, ils y montent chacun à leur tQur. les choses, quand nous dormons, prennent une autre allure. Toutes les lignes de démarcation que la veille établit et maintient entre des phénomènes qui se repoussent et s'excluent, le sommeil les efface. Là, tesextrômes se touchent ; les contraires s'unissent ets'embraafteni; riea ne répugne à rien. En quelques instants le sujet qui dort passe et repasse de la folie à la sagesse , de l'enfance à la maturité, ow plutôt II est en radine temps fou et sage, homme fait et enisuit

La raisofi quelfvefois pfévautdans ce mélange; el de loin en loin l'intelligence endormàe étonne ^ fuir le bonheur de ses conceptions , l'intcUigeDce éveittée. J'en pourrais apporter dii^ nombceux exemples : lis» iroi» OH qaatre ^oi suivent me suffiront» ie tire le» deox premiers de mon recneifL — Un enfant marchait devant moi snr nne pente glissante sur laqneUe ^ niarctaau& comme lui : « Prends garde, tn va$ tomber, m'écriais-je; » et an même momenl, j0 perdabré-» qailibre, tandis que l'enfant se tenait ferme sur sen pieds ; et je me disais, en me relevant : Ne devrions^ noos pas prendre presqne toajonrs pour nous les con-» sells que nous donnons si libéralement aux autres? — Napoléon venait de lèvrer no de ces grands combat» qui ont i4umort;»lisé son nom. Je l'observais an moment

hli OU SOMMEIt.

même où il se voyait maître du champ de bataille. Son visage était rayonnant de Joie; mais on frisson courait par tous ses membres. « Le voilà^me disais-je, qui tremble comme le gastronome après un copieux repas; Il digère sa victoire. » — « Dans un de mes rêves 9 écrit Voltaire quelque part, je soupais avec M. Touron qui faisait les paroles et la musique des vers qu'il nous chantait. Je lui fis ces quatre vers:

Mon cher Touron, que tu m^enchantes Par la douceur de tes accents !

Que tes vers sont doux et coulants I Tu les fois comme tu les diantes I

«i Hier, ajoute le même écrivain , je rêvai qu'on nous disak des vers à souper. Quelqu'un prétendait qu'il y avait trop d'esprit; je lui répondis qae les vers étaient une fête qu'on donnait à l'âme et qu'il fiUlalt des ornements dans les fêtes (35). »

• Ces combinaisons suivies» que la veille ne désavouerait point 5 sont , en général , comme les échantillons que Je viens de vous en offrir , d'une médiocre étendue; pour peu que la trame se prolonge , la déraison ne tarde pas à en brouiller les fils. On dirait un insensé qu'un éclair de bon sens illumine , mais pour l'abandonner bientôt à ses ténèbres. Dans un livre intitulé: Whims and oddiîies (Fantaisies et singularités) , un auteur anglais » M. Hood , raconte qu'étant à la veille de se marier , il se figura en songe qu'il se rendait sur les bords de la mer ; là il cherchait une habitation commode et agréable pour y passer la lune de miel avec sa jeune femme; cette habitation^ il la trouvait

parfaitement cooforme à ses vaes , et il en arrêtait le prix. « Tout allait bien Jusque-là^ conUnae le narrateur; mais hélas! quand toutes ces dispositions si raisonnables furent prises, ne vollà*t-ii pas qu'an li«u de revenir à Londres pour y épouser ma cbère Honoria, je me mariais, à Bogner même, avec la vieiUe et laide propriétaire de la maison que je venais de 4ouer (36) 1 1

Ne concluons pas de ià cependant que le rêve est en soi essentiellement déraisonnable ; que la raison n'y: apparaît qu'à titre d'accident el comme par exceptlw.. Le rêve au fond n'affectionne pas plus l'un de ces état^ que l'autre : son véritable caractère à ce point de vue,, c'est l'indifférence la plus complète. L'imagination:, dans le sommeil , ne se demande pas si le lien, dont* elle usera pour encbsdner lesilifférents éléments qu'elle assemble, est ou n'est pas de ceux que la raison éveilléeaccepterait ou repousserait; elle prend, sans s'in* quiéter de ce qu'elle fait, ce qui lui tooibe sous la* main : le choix intelligent et libre , le discernement n'est point à son usage; le convenable, l'inconvenante le possible, l'imposable , tout lui va , tout lui est bon ; et comme, avec de tels procédés, l'absurde et le faux ont infiniment plus de chances pour se produire que le raisonnable et le vrai , il est tout simple que , sur mille combinaisons qui se forment dans de pareilles circonstances y il s'en rencontre à peine une qui ait le sens commun.

£t ce n'est pas seulement la bizarrerie et la dé-, raison presque constantes de nos rêves qu'expliquerait cette indifférence absolue de la pensée endormlie^ quant à la nature des matériaux qa'elle emploie. Il

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e«t ici QM autre classe de pbéQomèiies dont, en ^rtie du moioi , ce priQcipe fécond rendrait égalemettt compte.

Voo» save^. Messieurs» ave<î quelle rapidité les événements se succèdent dans le songe. Casimir Bonjour racontait h ses amis qu*an soir^ h la première représentation de l'nne de ses pièces , accablé de fa^ ligue, il s'était assoapi d^ms la coulisse au moment môme où le rideau se levait ; pendant son sommeH , il avatt vu passer sons ses yeux ses cinq actes entiers a^ec tout Paccompagnement des impressions diverse» qu'éprouvait et mantfestait le parterre à chaque scène. Arrivé à la fin du drame , il s'entendait nommer avec bonheur au milieu des plus vifs applaudissements^ Tout i coup il s'éveille; éveillé, il écoute^ il regarde; il n'en pouvait oroire ni ses yeux , ni ses oreilles; on en était encore anx premiers vers de la première scène; il n^y avait pas deux minutes qu'il s'était endormi (37), Cette Impétuosité électrique du songe, Voltaire Ta boffreusement exploitée. Le héros d'un de ses romans sie trouve , pendant un long voyage, engagé dans tme multitude d'aventures plus ou moins extraordinaires : cette vie si agitée, si remplie et qui aurait pu à peine lenir dans cinq ou six de nos mois ordinaires^ Rustan l^avait, sans sortir de sa chambre, vécue en moins d'^ne heure ; Il rêvait (88) ) La réalité va même sur ce point beaucoup phis loin que la fiction. Écoutons Tauleur de la ^hUoiephie du sommeil ;]% tradnîis : « Deriiièpe»ient^ en rêve. Je faisais un voyage aux Orandes^ hides s je m^arrêCais quelques jours à Calcutta ; je re<> \tnjM eo Angleterre ; je m'embarquah pour TÉgyptQ

DC SOMMEH. 47

6b j'allais visiter les cataracte^ da Nil , le Grand Caire, les Pyramides ; et pour coaronùer le tout ^ j'avais l'honneur d'trne entrevue avec Méhémet-Âli , Gléopàtré et Âlexandre-le-'Grand. Tont cela était l'aiSklre d'une ntiit, probablement d'une heure on même de quelques minutes; et cependant ces évéhettients mé sembialent avoir occupé att moins doti2e grands mois (3d) i I Évidemment, Messieurs « si l'imagination procédait dans le sommeil cotnme dans l^état de veille/ avec poids^et mestirei si elle avait à distinguer, à éprouver, à contrôler, avant d'écondulre les unes et d'admettre les autres , les innombrables idées qui voltigent devant son regard; s'il lui fallait chercher laborieusement, patiemment attendre, la fougue du révè en serait singulièrement ralentie, et, selon toute vraisemblance, la pensée, ainsi empêchée, se traînerait la nuit comme elle fait le jour. Je ne dirais donc pas, avec le docteur Maciiish , que le teitips est en quelque sorte supprimé , annihilé dans nos songes (AO) ; je dirais seulement que nos idées, dont la succession le mesure , s'y pressant , s'y accumulant, s^y combinant avec une extrême facilité, y divisent par Cela même en un beaucoup plus grand nombre de parcelles distinctes une portion quelconque de la durée, ctéaui ainsi et entassant des hétires dans une minute , des années danâ une heure. Voltaire comparé les rêves qui affectent ce caractère k «ne lecture qtii ()eut, en quelques instants, nous faire assister aux principaux événements dont se compose l^Stôire d'un grand pecrple (/il). D'autres y voient comme tme galerie de tableaul, que nous traversons à là hâte, en jetant à chaque toile un rapide coùp-

^8 ou SOMMEIL.

d'ceil (62)! Mais ces rapprochements ii^énieux oublient que rintelligence, qui bâtit ces romans , n'est pas purement passive, et qu'il nous a fallu, avant de lire cette histoire « la rédiger^ l'écrire; avant de contempler, ces tableaux , les composer , les peindre. Non : ce n'est pas le travail du rêve qu'il façt réduire pour le faire entrer dans une division de la durée qui, à notre point de vue ordinaire, serait trop étroite pour le contenir; c'est le temps, au contraire, le temps, cette substance qui n'a pas de grandeur absolue çt dont l'élasticité d'ailleurs est inflnie, qu'il faut élargir pour y introduire tout ce qu'en effet il contient

La rapidité avec laquelle l'existence endormie accumule les événements qui s'y déroulent tient donc, comme je l'ai dit, ea très-grande partie, à la rapidité même avec laquelle se peuvent combiner nos idées , quand Timagination qui les accouple est abandonnée à son mouvement propre , libre de toute règle, dégagée de tout frein Cependant, à cette cause principale du phénomène que nous expliquons s'ajoute une .cause accessoire, dont l'action, quelle qu'elle soit, veut être aussi constatée. Une des raisons pour lesquelles j pendant la veille y nous vivons si lentement , si lourdemeot, c'est que le corps>.qui, habituellement du moins , réalise alors dans l'espace les conceptions de l'esprit,. se meut péniblement , gêné qu'il est et par sa propre masse et par les innombrables obstacles que la nature lui oppose. Le songe marche affranchi de toutes ers entraves; la matière s'y prête, s'y plie sans résistance à tous nos besoins , à tous nos caprices; la forme corporelle que veut l'idée vient en quelque sorte

pu SOMMEIL. k9

aa-devant d'elle; aux œavres qui vous demanderaieut dans la vie éveillée le plus de travaux et d'efforts , il suffit, en rêve» que vous les pensiez, pour qu'elles soient. — Que serait-ce donc si, pendant le sommeil, la pensée pouvait se saisir directement elle-même et se comprendre sans le concours » si chèrement payé par les lenteurs qu'elle occasionne , de l'expression matérielle ? Quelques observateurs , Schubert entre autres, dans ^a Symbolique du rêve (63), prétendent avoir vu l'intelligence volant ainsi d'idée en idée, sans attacher à ses ailes la pesante chaîne des mots. Pour moi , je n'ai à ce propos constaté qu'une chose : c'est que la pensée , dans le songe , peut se passer , sinon de toute espèce de signes, du moins de ceux qu'elle trahie habituellement à son pied. — Dans la nuit du 15 au 16 octobre 1849, je recevais une pelote sur laquelle s'alignaient cinq ou six rangées d'épingles. Cette pelote était une lettre par laquelle un grand personnage me recommandait un aspirant au baccalauréat ; j'en lisais couramment le contenu et la signature , quoiqu'il n'y eût aucune analogie entre ce que j'avais sous les yeux et les caractères de nos alphabets (44).

Du reste , Messieurs ^ il n'est pas une des différentes espèces de combinaisons intellectuelles dont la veille est capable, que le sommeil ne connaisse comme elle. Science , poésie , éloquence , conjecture , prévision, tout s'y retrouve. Je me surprends perpétuellement dans mes rêves cherchant et assignant des causes aux effets qui me frappent (45). Les poètes, comme nous venons de le voir , y composent d'assez jolis vers ; et il n'est pas un orateur de profession ,

50 m soHUEtL.

avocat 9 professeur , représentant dn peuple , qui n'ait avec plus ou moins de bonheur^ dans ses songes, plaidé une cause ^ fait une leçon , discuté un projet de loi P

Mais 9 en général , toutes ces combinaisons scientifiques, poétiques et autres (je n'ai pas à m'occupéf pour le moment de quelques exceptions plus apparentés que réelles, dont je traiterai en temps et lieu) , n'Ont Jamais qu'une valeur médiocre ; lorsqu'elles ont quelque prix 9 elles se renferment toujours, ainsi que je l'ai dit , dans les proportions lei plus modestes ; ici , comme partout ailleurs , la veillé n*a rien à envier au sommeil : ce n'est pas en dormant que Gicéron Composera la Milonienne , que Laplace découvrira le système du monde, et s'il est réellement arrivé à Tauteur de la Benriade de réciter dans un songe merveilleusement suivi le premier chant de son épopée tout autrement qu'il ne l'avait écrit, il est fâcheux que ce tour de force n'ait pas laissé la moindre trace et que, de ces quatre ou cinq cents vers qu'avait rêvés le poète, il n'en ait pas retrouvé un seul à son réveil (/i6).

Nous avons suffisamment analysé , quant à leur substance et à leur contenu , les conceptions intellectuelles que le sommeil nous présente. Pour en achever t'élude, disons un mot de leur forme, et, si je puiâ ainsi parler , de leur style.

Lé rêve , Messieurs , parle très-fréquemment , pour ne pas dire toujours , une langue qui lui est propre ; il affecte des tours particuliers , dont il use ou abusé pour exprimer les conceptions les plus diverses. Rarement vous le verrez à'en tenir à Texpressioti simple et directe ; il aime les grands mots ; il recherche la

métaphore et l'allégorie ; il symbolise , il dramatise tout. L'idée d'un danger quelconque vous traverse-telle TesprU ? un lion aussitôt s'élance qui s'apprête h vous dévorer ! Une fousse position vous fàit-ellé craindre sourdement que vous ne rouliez en bas de votre couche ? un abîme se creuse dans lequel vous tombez! Vous laissez- vous aller à un mouvement d'or* gueil qui vous élève dans votre estime au-dessus de ceux qui vous entourent? les gerbes de vos frères s'inclineront devant la vôtre , ou bien vous planerez dans les airs , tandis que la foule , dont vous vous détachez, rampera humblement sur la ferre. Rappelonsnous l'imposante vision de cet ancien roi de Babylone : cette immense statue à la tête d'or , aux pieds d'argile 5 c'est la conception d'une grande puissance qui tremble sur sa base et va bientôt s'écrouler (lil\ — J'avais, il y a quelques années, contre mes dispositions les plus constantes, accueilli un Jour , avec plus de faveur qu'ils n'en méritent , de noirs pressentiments sur l'avenir des sociétés bumaines : la nuit mes inquiétudes se coulèrent dans le moule du songe , et vofc4 ce qu'eRes devinrent. Un orage extraordinaire éclatait. Le ciel , d'un jaune d'ambre , colorait d'une teinte étrange les arbres , les maisons , les visages des hommes et des animaux qui se pressaient sm une immense plage et au milieu desquels j'étais perdu; hommes eft bétes, tout attendait dans un silence solennel quelqn^événement sinistre. Un affreux ft»age s'avance rapide comme l'éclair, et se déchire en grondant au-dessus de nos tètes : une pluie de souffre , pluie étouffante , s'échappe de ses flancs et

nous iQODde; saisis d*un iadicU>le effroi, et pressentant non seulement notre fin prochaine , mais la ruine du monde , nous nous mîmes à fuir , comme un troupeau de chèvres qui prévoient que la foudre va frapper l'arbre sous lequel le berger les avait réunies et s'abritait lui-même. Un nombreux clergé « la croix en tête , se mêlait aux fuyards : il me rap* pelait Énée enlevant ses dieux à l'embrasement d'Illon; mais moins heureux que le héros troyen^ il ne devait pas relever dans l'exil ses temples renversés et ses autels détruits. La terre s'agita sous nos pieds; sa croûte s'ébranla comme si elle eût été liquide, et qu'un souffle violent , parti de ses entrailles , .en secouât fortement la surface^ Quelques instants après, cette croûte se crevassait ; le gouffre était béant : prêtres et laïques , nous y tombions pêle-mêle. Je m'éveillai en sursaut

Que conclure , Messieurs , de ces expériences ? ce que déjà nous avons conclu de toutes ceUe$ qui ont fixé poire attention. Ce style figuré , oriental , c'est la langue que parlent l'homme et le monde encore enfants ; ces combinaisons décousues , irréfléchies 9 impétueuses , c'est la pensée , telle que nous l'offre Tenfance des nations et des individus. Dans la sphère de la pensée comme dans celle de la mémoire, comme dans celle de la perception, dans la sphère par conséquent de l'intelligence comme dans celle de la volonté , le sommeil est une dégradation de la veille ; dormir, pour TenÊuil, 'C'est descendre à la brute; pour l'homme, c'est redevenir enfant!

m. De la fol.

Messieurs et chers collègues ,

Ud auteur a dit que , s'il nous était donné de pénétrer les mystères du sommeil^ nous aurions aussitôt et par cela même le secret de l'Univers (^8) : c'est une exagération. L'hypnologie (permetlez-moi de proposer à notre langue philosophique ce nom qu'elle parait ignorer) jettera sans doute quelque lumière sur le problême obscur de la vie universelle : mais ce n'est pas de cette science naissante, pas plus du rieste que d'aucune de ses ainées , qu'il faut attendre le mot de la grande énigme : jamais nous ne parviendrons par nousmêmes à savoir le tout de rien , bien moins encore le tout de toute chose. La vérité absolue , si nous la possédons quelque jour et quelque part , ce sera un don de Dieu , non une conquête de l'homme ; ce sera non une philosophie , mais une religion ! Nous n'en sommes pas moins tenus de poursuivre nos études et de reculer , autant qu'il est en nous , dans toutes les directions ^ les limites de nos connaissances ; notre savoir a du chemin à faire encore avant d'en être venu au point où il lui sera dit : Tu n'iras pas plus loin.

Reprenons donc , Messieurs , nos explorations un instant suspendues (&9); nous avons maintenant devant nous y dans ce pays des songes , où les bizarreries

^k MJ SOlIflMEIL.

abondent 5 Tun des sites les plus bîzarres qu'il puisse nous promettre. C'est au cœur des croyances dont le sommeil nous donne le spectacle , que nous allons nous établir.

Notre faculté de croire affecte ^ pendant la veille, h l'égard des conceptions intellectuelles qui la sollicitent , uue triple attitude: —Si la proposition qui nous est soumise/nous paraît marquée d'un caractère mV/^nr soit de vérité^ soit d'erreur, nous l'acceptons ou nous la repoussons ea toute sécurité, sans hésitation, sans restriction; nous croyons alors de ce mode de croyance qu'on appelle certitude; certitude positive dans un cas , négative dans l'autre; ^ Celte proposition ne nous semble t-elle que probable y probable dans telle ou telle mesure ? nous ne prenons parti pour ou contr'elle qu'eu faisant nos réserves ; ce que nous affirmons y nous concevons qu'on le nie ; ce que nous sommes disposés à nier , nous permettons qu'où l'affirme ; il y a en nous ce que l'appelle, faute d'uipe locution meilleure, confiance ou défiance à tel ou tel degré; — Enfin l'assertion sur laquelle nous avons ^ nous prononcer ne nous laisse-t-elle VQir en soi que la possibilité d'être vraie ou fausse ? avons-nous , en d'autres termes « d'égales raisons pour en. condamner ou en approuver le contenu ? nous récitons , n'inclinant ni à droite ni à gauche , en équilibre entre le pour et le contre, entre le oui et le non : nous sommes dans le doute.

Le doute est rare chez l'hounne endormi; la raison QU est simple. Douter , c'est se contenir , c'est se posséder; et le sommeil, nous l'avons suffisamment re-

DU SQMIfKH^ 5$

colln^j, Qcw <^ve presqQQ lo^iCKlra Fempirci de nous-mêmes. Le doute d'ailleurs suppose upe balte « uu temps d'arrêt; et la pensée ^ sous le fouet du sontmeil, court plutôt qu'elle ne marche , vole plutôt qu'elle ne court. Cependant quelqu'ombre de scepticisme se monti^e de loia en loin d^s le rêve. Lorsque, par exemple» un parent ou un ami, dont nous pleurons U perte , nous est xeuiv^ en songe , ne sentons-noua point parfois s'élever eo nous , contre cette fiction à laquelle nous voudrions croire » une sourde réclama* tion? Ne nous demandons-nous pas tacitement, confusément, si nou& avons bien la vérité devant nous, ou si nous ne sommes pas au contraire dupes d'un grossier mensonge?

Autant il en f^ut dire de la confiance ou de la défiance qiie détermine en nous le caractère plus ou moips probaUbe de^ propositions qui nons demandent notre adbésion. Nous i^ommes, dans le tumulte et la précIpitJ^Uon du rêire , bien peu capables de ce calme qui pèse avec précision les. chances de vérité ou d'ejrrçor que nos jugeivents contiennent; et, lorsque ce travail a lieu, à peine en avons^nous conscience. — Aie voici chargé de pr^sMei;aqx arrangements préUminaires d'un duel que le tiens,, n'a jant pu l'emfêcher,^ à rendre aussi ineffepslf que possible ; Je place donc à quarante pas l'un de l'autre les. deux adversaires qui d'abord n'étaient séparé/^ que par une distance de deux ou trois» n^ètres : je me disiais évidemment qu'en les écartant ainsi, j'aurais.moins à craindre (cequejievoulalséviter) l'eUusion du sang. — M^is ce calcul des probabilités ,

56 DC SOMMEIi:.

si familier à la pensée qui veille , n*est qu'un rare accident^ même à cet état d'enveloppement où nous l'offre l'exemple que je viens d'en citer, pour la pensée qui dort.

L'habHude la plus constante, pour ne pas dire unique 9 de la faculté de croire pendant le sommeil, c'est la certitude. La foi la plus entière , la confiance la plus aveugle , tel est en quelque sorte , dans cette phase de la vie , notre état normal.

Distinguons toutefois la certitude qui nie de celte qui affirme. La négation franche / nette ne se produit qu'à de grands intervalles , et , pour ainsi dire exceptionnellement. Mon recueil , que je suis loin d'ailleurs de donner pour complet, ne m'en fournit que deux exemples. Un de mes amis me consultait sur un morceau qu'il venait d'écrire : je lui faisais quelques observations critiques , parmi lesquelles celle-ci : « Voilà une phrase tronquée, défectueuse; vous n'avez rendu qu'un des côtés de votre idée i rétablissez l'autre; telle qu'elle est, votre période me choque comme un habit qui n'aurait qu'une de ses basques ». — « Non , Monsieur (car je fais quelquefois des bacheliers en dormant) ; non , disais-je à un candidat qui me donnait tout de travers l'analyse d'un verbe grec , ce n'est pas un parfait, c'est un aoriste x. — En général, le sommeil ne suppose pas l'erreur. On conçoit que l'esprit unique, qui enfante et dispose les incidents divers auxquels il se mêle , doit être le plus ordinairement d'accord avec lui-même ; et comme , après tout , c'est toujours moi qui parle par la bouche des différents

oc SaAflIBII.. 57

interlocuteurs que je luets eu scène ^ ce n'est qu'^ la ileroière extrémité et lorsque la sottise qui m'est écliappée me parait par trop eboquante » que je consens à me doaner un démenti formel.

C'est donc Taffirmation du vrai , c'est-à-dire de ce que nous estimons tel » c'est la certitude positive qui domine dans le rêve.

Cette a£Braation du reste est accordée avec une léiPèreté i^ui n'a d'égale que celle avec laquelle se construisent les jugements qui la provoquât L'Intelligence endormie , bous le savons, ne s'Inquiète nullement » lorsqu'elle assemble et combine ses Idées 5 de la nature du rapport qui les enchaînera pour en former un système: le raisonnable et le déraisonnable, lepossible et rimpossIMe ont à ses yeux le même droit. La loi n'y mettra pas plus de sévérité , et les plus incroyables conceptions trouveront grâce devant elle.

N^est-il.pas étrange qu'un professeur de la Faculté des Lettres de Caen au XIX^. siècle se trouve tout d'un coup» au XVI*. et sans en être surpris le moins du monde , l'aide-de-camp de Henri IV? — Comment ^ lalt-il que vous dépouilliez votre personnalité pour en revêtir une autre ; que vous soyes , par exemple» non pUis monsieur tel on tel, mais Yoltalre ou Jean- Jacques? — Comprenons-nous cet homme qui se croit femme et qui attaid avec anxiété le moment où il accouchera? — Quoi ! ce vieillard que j'aime et que J'honore n'est qu'un tronc d'arbre équarrl;et je ne suis moi-même, tout en conservant mes sens et ma conscience, qu'un bloc de marbre , utie colontie de granit (50)? —N'est-ce pas, Mesneurs , de la dé--

58 Dl) SOMMEIL.

menée ^ et ne reconnaissez-vous pas ici ces^ Mtes de Ctiarenton, dont l'un trône, toat couvert des diamants de la couronne , sous le nom de je ne sais quel roi ; dont Tautre tremble incessamment pour ses jambes de verre que le*moindre choc peut briser, tandis qu'un trohième, faible grain de moutarde, prie le jardinier qui le sèmera bientôt, de lui réserver, aGn qu'il y prospère, une bonne place au soleil (51)?

Mais n'y a-t-il pas plus^.que de la folie cbez ce dormeur qui recule épouvanté en voyant (une tête postiche lui étant sans donte instantanément survenue) sa véritable tête , abattue d'un £Oup de hache , rouler sur la poussière ; et chez cet autre qui , vivant simultanément dans deux corps , se plaît à monter sur son propre dos et h se porter lui-même (52) ?

Quelles qu'elles soient cependant, ces extravagances ne supposent rien de plus dans Tintelligence que ce que nous y avons déjà remaic<iué : abandonnée h ses inspirations propres ,. Fimaglnation , que la raison absente ne modère 4)lus , ne peut nous donner que ce qu'elle nous donne : telle cause , tels effets. Quant à la créance que ces fictions étranges , monstrueuses , obtiennent si facilement auprès de nous, nous n'avons pas à nous en étonner davantage. Là où le contrôle n'est plus, où la vérilé et l'erreur se confondent, tout est vrai pour nous au même titre ; nous n'avons aucun motif ponr croire à ceci plutôt qu'à cela , et lorsque l'absurde est une fois admis , le degré d'absurdité ne fait rien à la chose.

Au Tond , si l'homme endormi conservait le discernement qu'il se reconnaît dans l'état de veille, ce

n'esi pa» tel ou tel rêve plutôt que tel ou tel autre iquMl aurait à éeouduire ^ il les rejetterait tous. En 0$t*il utt seul en effets quelque raisonnable que vous ie supposiez^ qui u'imfHique cette folie disposition lie l'esprit à Caire île chacune de ses idées un être , de chacune de ses conceptions une réalité?. Cette hallucination est tellement inhéreute au songe ^ qu'elle suffirait à eUe seule pour séparer , sous le point de vue <|ui nous occupe , la veille du sommetl. •Il 01' est Iréquemment- arrivé , comme à la plupart d'entre vous sans doute » de me croire parfaitement éveillé^ tout endormi que j'étais (53); une fols, par exemple^ je raeoatais à quelques personnes, un songe (je n'hésitais points par par^ithêse^ à le traiter de ridicule ) , dans lequel une chauve-souris m'avait, comme elle l'aurait fait étiez oos fabulistes , adressé la parole (54) ; je ne m'apercevais pas que 9 dans ie moment même où je plaisantais sur cette absurdité , j'en admettais plusieurs autres noa moins graves ; je , supposais vivants des hommes qui d^uis long-temps n'étaient plus ; réunis dans ma chambre , des amis que Fheure en tedait nécessairement éloignés ; c'était un aveugle qui en raillait un autre» •

Dans une des nuits de mars 1836, j'avais sur ma table un dessin représentant Mahomet à la tête de ses Arabes. Pendant que je le considérais^ le papier s'agita; ces figures mortes s'animèrent : le général, les soldats s'élaacèresit de leur cadre et l'armée se mît en marche. YoUà^ messieurs, non pas un rêve, maisie rêve. Ce coup de baguette de l'imagination qui donne du corps aux ombres^ nous le retrouvons dans toutes les scènes

50 DU SOMMEa.

qu'engendre et déronle sous nos jem la perpéUielle féerie du sommeil. L'Intelligence endormie est la toile sur teqoelle se groupent mille et mille fenlônies qu'un acte de foi en détache pour les faire vivre devant nous.

C'est cet acte de fol , qui les conliant et l» résume tous, que nous avons à nous expliquer.

L'esprit, pendant la veille, affecte deux élats que l'homme en santé distingue constamment et sans effort Fun de l'autre -.—Tantôt nous remarquons en nous une idée , qui n'est que le reflet, la copie d'un phénomène extérieur dont nos sens sont actuellemenl frappés; ain» je constate en mol, malntenaDt, l'image de cette lampe qui m'éclaire et que mon œil, en quittant te papier sur lequel il court, va trouver à la place qu'elle occupe en dehors de moi; c'est là une simple perception: - TanimmonintelHgencesaisiten elle un tableau qui n'a pas actuellement à sa portée ou même qui n'a jamais eu en dehors d'elle son type réalisé; je me flgure, en ce moment, soit un géant de trente pfeds de haut, soit cette splendide vue des Alpes que ceux qui aiment la nature vont chercher au sommet du BIghl par un beau lever de soleil; je reconnais l'imagination et la mémoire; et je m'arrête, mes sens n'ayant rien à démêler ici, aux représentations purement intellectuelles que ces opérations spéciales sont destinées à me donner. Dans le sommeil, au contraire, ces deux états s'identifient ; nous n'y distinguons p»& la perception de Timaginatlon et de la mémoire, ou plutôt nous ramenons ces dernières facultés à la première; tout ce que l'intelligence endormie se rappelle ou imagine, elle le perçoit.

Que nous confondions en dormant telle opération de Vesprit avec telle autre , il n'y a rien là qui noua doive surprendre ; nous sommes , depuis long-temps déjà , en possession du principe qui nous explique ces confusions; ce que nous ne nous sommes pas expliqué encore 9 c'est la préférence accordée à Tune de ces puissances sur les antres; pourquoi rapporter à la perception ce qui provient de rimagination et de la mémoire, et ne pas rapporter à l'imagination ou à la mémoire ce qui provient de la perception ? Nous concevrions même infiniment mieux ce renversement des rôles 9 rimagination et la mémoire ayant assurément plus de droits à cette propriété exclusive, puisque le contingent qu'elles fournissent à l'œuvre commune est sans contredit et de beaucoup le plus considérable. Mais tout ce qui est a sa raisoa d'être, et la philo* Sophie n'a pas pour mission de contrôler l'ordre du monde ; qu'elle se contente de l'étudier , et , s'il se peut 9 de le comprendre ; elie finira toujours par l'admirer!

Il y a donc , dans le phénomène qui nous occupe , une- Illusion bien avérée ; cette illusion d'où sort-elle ? Permettez-moi, Messieurs, de vous rappeler un fiiit d'un ordre peu élevé, mais que vous avez tous été> comme moi, à portée de constater > et dont p^t-ôtre, distraits par d'autres soins , vous n'aurez pas songé à vous demander compte. Une pierre lancée avec force rouie devant votre chien; l'animal la poursuit, l'atteint et la mord ; pourquoi ? c'est qu'un moment sans doute 11 l'a supposée vivante. Et d'oii vient qu'il prête ainsi la vie à ce corps inanimé? tout simplement, si

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je ne me trompe , parce qoll le volt se mouvoir et que, pour lui, d'après ses expériences quotidiennes, expériences qu'il généralise à sa manière, se mouvoir, c'est vivre. Le chien se trompe en rapportant à la cause la plus ordinaire des effets qui le frappent, un effet parti d'une cause qu'il a moins remarquée et qui a quelque analogie extérieure avec la première. L'iiomme, dans le cas particulier qui nous occupe , ne procède pas autrement.

La vie éveillée n^èst guère qu'une suite de scènes oii figurent -^ d'une part et en dehors de nous, certaines réalités avec lesquelles nous sommes en commerce, — d'autre part et en nous, les idées auxquelles ce» réalités extérieures correspondent. Étroitement unies entr'elles par cette sympathie qui attache la copie au modèle , je dirais presque , par cette loi qui enchafne l'ombre au corps ^ ces deux séries de phénomènes finissent par devenir comme les deux moitiés d'un tout îndivisfhle. En général et par suite de cette association nécessaire, lorsqu'un spectre intellectuel , de quelque part qu'il vienne, apparaît dans Tesprit^nous supposons fatalement au dehors une existence solide à laquelle nous le rapportons. Alors même que notre conception 9 toute d'imagination et de mémoire, ne doit rien au milieu danâ lequel nous sommes actuel-lement placés, notre premier mouvement, si la réflexion ne le contenait point, irait y chercher l'objet, dont cette conception n'est d'abord pour nous qu'une image, et nous l'y trouverions^^i nos sens n'étaient là pour ruiner, par un témoignage formellement contradictoire, l'insoutenable fiction.

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Passons, avec ces doDoées, de la veille ausoalnl^il. Nous emportons avec nous^dans le monde nouveau où nous entrons, cette tendance indéracinable à extérioriser nos idées, à réaliser, à localiser dans l'espace et. autour de nous tout ce que nous pensons, tout ce que nous imaginons. Sans doute, si nous disposions, endormis « des moyens, de contrôle que nous possédions éveillés, il nous serait aisé de reconnaître le piôge qui nous est tendu et nous sortirions facilement vainqueurs de l'épreuve à laquelle notre foi est soumise. Mais mallieureusement nous descendons dans la lice complètement désarmés. La lumière , qui seule alors pouvait nous éclairer, est éteinte; plus de sens, pour discerner le vrai du faux, le fantastique du réel; la raison quitte la place et riiiusion s'établit!

IV De la sensibilité.

Messieurs £T ghers collègles,

L'Antiquité grecque avait souvent répété que le semblable seul peut connaître le semblable, et c'était d'après celle maxime qu'£mpédocle avait » pour expliquer les notions que nous acquérons ^du monde matériel , fait entrer , dans la composition de l'âme , les quatre éléments dont les corps sont formés (55). Il y a un fonds de vérité dans cette opinion si vaine du reste. Que de faits , incompris de nous tant que nous n'avions à les constater que chez les autres^ prennent, en nous devenant personnels, toute leur

ۈ M sonnsiL.

sigDifieaUoû F Qae de secrets , sous ce rapport , l'âge en s'avaoçant nous révèle! En concloroQS-nous que cbacun de nous ne sait que soi ; qu'il ne sait même de soi que ce qu'il en peut saisir au moment où il s'observe ? En yiendroDs-nous , poussant ce principe àr feitrême, c'est-à-dire à Tabsurde, Jusqu'à supposer qu'il faut être actoellement ivre pour comprendre l'ivresse, actuellement fou pour comprendre la folle? ▼oilà cependant ce qu'on a osé penser et dire du sommeil : ce n'est qu^en dormant, selon Porphyre (56)^ que BOUS parviendrons , si nous y parvenons jamais , à BOUS faire une Juste idée du dormir î Nous ne perdrons pas notre temps, Messieurs, à réfuter en forme le sage d'Alexandrie ; il nie le mouvement ; marchons î

La sensibilité et la passion sont , dans le jeu de la vie, si étroitement liées entr'elles, leurs développements respectifs y montent et y descendent l'échelle qui les mesure avec un tel ensemble, que qui connaît, dans un cas déterminé, l'habitude de l'une, connaît , par cela même et pour ce cas spécial , l'habitude de l'aufre. Nous avons, en son lieu, étudié la passion à l'état que lui fait le sommeil; nous n'avons donc qu'à rappeler ici, pour les appliquer à la sensibilité endormie , les résultats auxquels alors notre étude nous a conduit

Nous est-il démontré que nos aflTections bienveillantes et malveinantes s'élèvent, quand nous dormons, la liberté ne les contenant plus que d'une main affaiblie, à un degré d'exaltation auquel, pendant la veille, notre raison pleine et entière ne leur permet

DU sowmL. 65

pas de monter? Affirmons bardioiânt . ^e , dans les* mêmes conditions et pour Les mêmes causes, notre faonlté de jouir ou de souffrir s'épanouira avec une yigiieiir qu'éveillés nous ne lui aurions point soupçonii^.

Nous pouvons encore, en partant de nos reciierclies antérieures^ arriver au même terme par un autre cbemin. On sait queiie action l'imagination exerce sar nos plaisirs et sur nos peines» et si la folle du logis, l^ns ou moins esclave le jour , s'émancipe la nntt et tient à son tour le sceptre, on conçoit tout ce qu'alors elle ajoutera d'énergie à nos joies et ànos douleurs !

£st*il nécessaire d'appeler à l'appui de cette irré*^ sistible inducti(Hi l'observation directe , positive ? Interrogez, Messieurs, vos souvenirs; ils vous fourniront mille preuves pour une de la vérité que j'avance. Pour moi ( car il faut bien que je reparaisse perpétuellement sur la scène; je vous livre l'anima vilù sur laquelle ces expériences ont dû se faire) , je n'ai certainement jamais versé dans ma vie éveillée , sur un malheur réel, des larmes aussi amères que celles qu'il m'est arrivé de donner en songe à un malheur imaginaire ; et jamais non plus je n'ai goûté plus vivement qu'en rêve les voluptés de toute nature dont sont capables, pendant notre existence terrestre, cet esprit et cette chair (57) I

Les sources de nos émotions soit agréables , soit pénibles , sont d'ailleurs dans le sommeil et doivent être les mêmes que celles ou la vie éveillée -va puiser les siennes; j'y constate les trois classes de plaisTrs et de peines reconnues par les philosophes, plaisirs et

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pdnes da corps > plaisirs et pdœs de Tesprit, plaisirs et peines du cœur.

Évidemment encore, la loi, qai vent que le sommeil rappelle plus particulièrement h^s scènes qui occtipenit la veille, trouvera ici, comme partout, son application. Un Apicius rêvera le plus ordinairement de table et de festins; un Voltaire, de littérature et. de poésie; un Régulus,un Vincent de Paulé, de dévoue»ent à la patrie et à rbumanité. Ma pratique personnelle ne me. laisse aucun doute à cet égard. Assez peu de sensualité proprement dite dans mes rêves; si je souOTre ou jouis par Tun de mes sens, ce sera ordinairement par celui que son irritabilité^ rend plus accessible aux impressions extérieures, par Tadorat Les sentiments agréables ou pénibles qui tiennent à Texercice de la pensée, y sont d^à beaucoup plus fréquents. Mais ce qui prédomine, c'est rémotion morale ; c'est par le cmpir surtoiiit que je me sens vivre, en bien et en mal, la nuit comme le jour (58).

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